C'est vous qui le dites ! Îles Anglo-Normandes

Kayak Channel Islands : Parfum d’évasion

Une rando c’est souvent une idée lancée comme ça : « cet été on se fait les Channel, coco ! Ensuite, il faut la préparer, décider d’une date de départ et bénéficier d’une fenêtre météo favorable. En kayak, il est préférable de faire les îles de la Manche que la manche dans les îles, alors nous avons passé 10 jours à pagayer de l’une à l’autre en ce mois de juillet 2016.

Le mercredi 13/07 nous sommes à Goury, petit port du bout du monde au cap de la Hague, qui sera notre point de départ pour Alderney (Aurigny en français). Nous la voyons nettement de la côte. Les faibles coefficient de marée nous ont convaincus de naviguer du Nord au Sud, il est préférable d’affronter les puissants courants du raz Blanchard en mortes eaux sachant qu’en fin de parcours, du côté de l’archipel de Chausey, nous aurons des coefficients de 91.

« Audaces fortuna juvat » : les conditions météo s’améliorent à partir du lendemain, un anticyclone remonte  du golfe de Gascogne et semble s’installer durablement. Veillée d’armes gastronomique au camping d’ Omonville la Rogue où nous dégustons les saucisses de Molène ramenées de Bretagne.

 

Alderney : la côte Nord

Alderney : la côte Nord

Jeudi 14/07 Port de Goury- Alderney (Saye bay)

9.52 milles, temps ensoleillé, coeff 39, vent 2 à 3 bf de N/O

Le chargement des kayaks se fait tranquillement près de l’abri de la SNSM à Goury, tout rentre dans les caissons mais, comme à chaque fois, c’est un peu bordélique.

La voiture garée dans un endroit que j’espère discret, nous chariotons sur la longue cale du bateau de sauvetage. A 10h50, en ce jour de fête nationale, nous quittons le port en direction d ‘Alderney.

Le courant traversier est sensible malgré les mortes eaux. C’est un long bac de 8 milles qui nous mène à la pointe nord-est de l’île , près de l’îlot fortifié « Houmet Herme ». sur les hauts fonds la mer s’agite et déferle par intermittence.

Il reste 1 mille à parcourir jusqu’à Saye  beach. De nombreuses fortifications à terre ou sur des îlots, certaines en ruines, témoignent de nombreux conflits passés.

Très agréable fin de parcours entre les rochers, nous dépassons le phare blanc et noir de Mannez à la pointe de Quesnard et croisons une soixantaine de voiliers sous spi  régatant un peu plus au large.

Sable blanc et eau limpide à Saye bay, nous y débarquons avant un chariotage un peu pentu vers le camping situé derrière le cordon dunaire.

Immense terrain sans emplacement matérialisé, gazon à l’anglaise, très peu de tentes, douches chaudes, coin cuisine, prises de courant disponibles… 10 pounds pour 2 personnes et 2 tentes.

Nous marchons jusqu’au port de Braye protégé par une imposante digue « breakwater, l’accès au centre ville de Ste Anne est bien pentu, il y règne une quiétude de décor de cinéma avec quelques figurants ici et là, rues pavées, boutiques au charme désuet. Nous en profitons pour échanger de l’argent au distributeur de HSBC, qui ne se gêne pas pour prélever une commission bien trop élevée à notre goût.

Vendredi 15/07 : Alderney (Saye bay)- Guernesey (fort Pembroke)

23 milles, coef 44,soleil, vent 8 nds d’ouest

Sur l’eau dès 8h dans une lumière sublime, nous longeons Alderney par l’ouest, belles falaises surmontées de fortifications. Sur l’îlot « les étacs », au sud de l’île, niche une imposante colonie de fous de Bassan, il y en a des centaines comme sur Rouzic aux sept îles, c’est impressionnant.

 

Alderney : colonie de fous de bassan sur l'îlot les Etacs

Alderney : colonie de fous de bassan sur l’îlot les Etacs

 

Le courant favorable nous porte à 4 ou 5 nœuds vers notre objectif S-S-O, la mer est calme et le vent faible. Pendant les 5h de notre traversée, nous croisons 2 voiliers dont un à portée de voix, aux abords de Guernesey un Condor Ferry nous dépasse alors que nous restons sagement en dehors de sa trajectoire, une collision ne serait pas à notre avantage.

Une grande tourelle blanche et noire sur un rocher est notre point de repère pour atterrir sur une jolie plage mi-sable mi-galets où nous déjeunons en nous étirant, l’inverse est possible également.

Nous sommes à proximité de « Beaucette », une ancienne carrière de granit transformée en marina, entrée très étroite et une majorité de gros yachts à moteur serrés les uns contre les autres, j’aurais apprécié de  voir des vieux gréements dans ce joli petit port bien abrité.

Après une petite reconnaissance pédestre des lieux, nous ré-embarquons et longeons la côte à la recherche d’un bivouac discret et agréable qui se présente à la charmante plage de fort Pembroke au nord ouest, calme et peu fréquentée.

Des rochers bien disposés sur le sable font office de cuisine et salle à manger, nous montons les tentes au crépuscule. Pour nous il est 21h45, ici c’est une de moins mais nous resterons à l’heure française durant toute la rando.

 

Guernesey : plage de fort Pembroke

Guernesey : plage de fort Pembroke

Samedi 16/07 : Guernesey (fort Pembroke) – Herm-Sark ou Serq (Creux harbour)

15.2 milles, coef 52, soleil, vent faible

Nuit paisible sur le doux sable de la plage, le réveil est plus difficile pour Laurent qui casse un arceau de tente en deux endroits. Dès 8h30 nous pagayons vers Herm toute proche sous un soleil resplendissant. Un petit crochet vers l’île privée de Jethou nous permet de constater que le propriétaire n’est pas dans le besoin, nous sommes rassurés et pouvons continuer vers le petit port de Herm.

L’antique digue du débarcadère est tout simplement remarquable avec ses gros blocs de granit  savamment posés les uns sur les autres. Abandonnant les kayaks sur le sable nous partons explorer les chemins  de terre de ce magnifique espace où le temps semble s’être arrêté. L’île, 60 habitants, est bien entretenue, nous arpentons les sentiers, coté ouest, qui offrent des panoramas incroyables. Une bande de dauphins se dirige vers Sark, malheureusement nous sommes à terre.

De retour au port, Laurent quémande de l’aide à un plaisancier pour  la réparation de son arceau de tente, ce dernier alerte un ami sur la plage qui va jusqu’à son bateau et revient avec 2 manchons permettant de consolider cette pièce maîtresse. Il fait partie de la station des  secours en mer et nous raconte le sauvetage récent, in extremis, d’un groupe de kayakistes entre Herm et Sark puis nous souhaite bonne navigation… Nous voilà rassurés.

Après le déjeuner le flux  permet de repartir en contournant l’île par le nord, nous sommes sur des fonds sableux , l’eau est claire et les grandes plages sont un appel au farniente.

 

Herm : plage de la côte Est

Herm : plage de la côte Est

 

Nous traversons rapidement les quelques 3 milles du « grand Ruau », ou « grand Roussel », la passe  entre Herm et Sark (Serq en français), et arrivons à Brecqhou, île privée séparée de Serq par l’étroit canal du Gouliot large de 70m.

Les jumeaux Barclay, milliardaires, y ont fait construire un imposant château avec l’idée d’isoler leurs intérêts financiers des contingences fiscales européennes, développer le tourisme et changer les règles féodales qui, de fait, les rendent sujets du seigneur de Sark. Impensable pour les 2 frères anoblis par la reine en 2000. Ils se sont heurtés à une forte résistance des voisins serquiais, plutôt conservateurs, qui tiennent à leur tranquillité et n’aiment pas se faire dicter leur conduite, toutefois, la constitution de l’île a été dépoussiérée avec l’introduction d’élections démocratiques depuis peu.

Contourner Sark par le sud  nous permet d’admirer de beaux mouillages sauvages où quelques voiliers se dandinent mollement à l’abri des hautes falaises verdoyantes bordées petites plages de sable nichées entre les rochers.

Un détour par Dixcart bay nous dissuade d’en faire notre bivouac ce soir, trop de bateaux au mouillage et étroitesse de la plage, c’est encore pire un peu plus haut à Derrible bay.

Nous poussons jusqu’à Creux harbour, petit abri qui assèche à marée basse. L’endroit est charmant, paisible, nous nous y baignons après avoir hissé les kayaks sur la cale.

 

Sark : Arrivée au minuscule Creux harbour

Sark : Arrivée au minuscule Creux harbour

 

Une baigneuse vient spontanément à notre rencontre, nous indique d’éventuelles possibilités de bivouac et nous informe qu’il y a des toilettes et une douche gratuite ainsi que le « harbour café » au delà du tunnel qui débouche sur la route menant au bourg.

Puisque c’est l’heure du goûter, le Harbour café s’impose. la tenancière n’est autre que notre baigneuse maintenant en tenue de travail. Je ne résiste pas au café crémeux et cream cake fait maison dont elle fait l’éloge : « c’est une expérience que vous devez connaître ». En effet, ça mérite d’être vécu.

 

Harbour Cafe

Harbour Cafe

 

Nous préférons la marche plutôt que le char à banc tiré par un tracteur pour rejoindre le bourg où règne une ambiance de fête. Les voisins de Jersey et Guernesey sont venus en nombre pour ce week-end de carnaval où la bière coule à flot, ça explique le nombre d’embarcations dans le port Creux ainsi qu’au mouillage à l’extérieur. Le temps fort de la soirée est une course de moutons stimulés par les chiens de troupeaux, les parieurs s’en donnent à cœur joie.

En fin de journée des grappes de personnes, gobelet de bière en main, affluent vers l’autre port, Maseline harbour, où le petit Ferry les ramène à la maison, certains ont vraiment besoin de se reposer un peu.

Une bitte d’amarrage attire notre attention, dorée à la peinture et surmontée d’un panonceau, elle est dédiée à un natif de l’île champion du monde de courses en bateau à moteur. Une bitte en or, fallait y penser, est ce de l’humour anglo-saxon ?

Nous préparons notre repas au port Creux où un fêtard sympathique vient s’enquérir de notre présence ici avec nos kayaks, il est vite happé par un de ses comparses qui lui rappelle que l’apéro est servi.

Pour installer les tentes, nous avons jeté notre dévolu sur le toit plat d’un local de pêche avec vue imprenable sur Jersey illuminée par le soleil couchant. Alors que je m’active, une voix me hèle en anglais qui m’informe que le bivouac est interdit en ce lieu. Après quelques explications sur la rando et notre départ dès demain, l’homme plutôt sympathique se voile les yeux de la main en nous disant qu’il n’a rien vu mais : « just for one night, ok » ?

Dimanche 17/07 : Sark (port Creux)-Jersey (grève de Lecq)

12,46 milles, coef 62, soleil, vent faible

Hormis quelques beuglements intermittents, la nuit a été plutôt tranquille sur le port, c’est au bourg que se situait l’épicentre de la fête. Nous émergeons avant 7h dans les couleurs magnifiques du soleil levant, rien ne bouge à l’entour.

Nous espérions déguster un breakfast au Harbour café malheureusement fermé à cette heure matinale, à défaut ce sera une marche sur le sentier des falaises où il fait déjà très chaud.

À proximité du bourg, quelques vélos abandonnés et des gobelets qui traînent mais ce n’est pas le champ de ruines redouté, nous traversons le camping ou la chaleur a vidé les tentes de leurs occupants.

Notre fêtard sympathique de la veille, qui petit-déjeune à la bière avec ses potes, nous rejoint, il nous explique que c’est « le breakfast des champions ».

À proximité du phare, nous bravons l’interdiction d’y accéder en enjambant la barrière, il est très beau, tout blanc au sommet de la falaise verdoyante de la pointe Robert.

 

Phare de Sark

Phare de Sark

 

L’hypoglycémie nous guette après tous ces efforts, à 9h30 nous pouvons enfin manger le bacon and eggs et boire le café crémeux tant attendus, nous avons 3 heures pour marcher jusqu’à little Sark. Nous le ferons à bonne allure sous un soleil de plomb. Big Sark et little Sark sont reliées par « la coupée », un isthme rocheux de 3 mètres de large bordé de chaque côté par un à pic vertigineux, le panorama est époustouflant. L’île est vraiment superbe, elle possède également le label « île de ciel noir » qui lutte contre la pollution lumineuse et permet l’observation des étoiles, il n’y a pas d’éclairage nocturne au bourg et sur les chemins…

 

"La coupée" entre grand Sark et petit Sark

« La coupée » entre grand Sark et petit Sark

 

À 14h nous quittons port Creux sur une mer plate en direction de la côte nord de Jersey, notre n° 5, par ordre d’apparition,  de chez Channel islands. 3h de pagaie sous le cagnard et nous voilà  face à la grève de Lecq, grande plage de sable très fréquentée en ce dimanche ensoleillé.

Les kayaks stockés sur une cale, Laurent m’entraîne vers une échoppe où je me laisse tenter par un hotdog accompagné d’english mustard, ça se mange mais il me faut bien une bière pour faire passer tout cela, nous avons largement le temps de trouver un pub digne de ce nom.

La plage tarde à se vider, tout le monde veut profiter du beau temps, les barbecues sont de sortie, ça sent le graillon. Le long de la falaise, coté est, nous avisons un petit espace séparé de la plage par une avancée rocheuse, c’est assez profond pour rester au sec, étroit  mais logeable pour 2 petites tentes et ça abrite des regards. En quelques coups de pagaies nous sommes « chez nous » et malgré quelques gamins qui pataugent à proximité nous étalons nos affaires sur les rochers et préparons le repas, pour les tentes ce sera au crépuscule comme à l’accoutumée. Le bivouac sauvage exige de la discrétion.

En quelques coups de pagaies nous sommes « chez nous » et malgré quelques gamins qui pataugent à proximité nous étalons nos affaires sur les rochers et préparons le repas, pour les tentes ce sera au crépuscule comme à l’accoutumée.

 

Jersey : bivouac à grève de Lecq

Jersey : bivouac à grève de Lecq

Lundi 18/07 : Jersey (grève de Lecq)-les Ecrehou (la Marmotière)

13,72 milles, coef 71, soleil et vent faible

Quasi une grasse matinée, je me lève à 8h45. Il est vrai que hier nous avons beaucoup marché sur sark et pagayé l’après midi, il faut récupérer.

En allant vers l’Est la côte Nord est très belle, hautes falaises tapissées de bruyères, anses cachées, petits ports dont le premier où nous faisons un arrêt-minute se nomme « bonne nuit », Dans le second, à Bouley, nous prenons un bain, mangeons un morceau et décidons rapidement de prendre la direction des Ecrehou. Les 7 milles sont avalés en 2h avec en fin de parcours vers les premiers îlots, un fort courant défavorable.

En faisant des petits bacs d’un rocher à l’autre, avant de contourner la Marmotière par le nord, nous débarquons près de la cale parmi les bateaux visiteurs qui ne tarderont pas à repartir, cet endroit très surprenant retrouvera alors son calme habituel.

Imaginez une dizaine de maisons agglutinées sur un amas rocheux et d’autres, isolées, éparpillées ici et là sur leur promontoire de granit. À basse mer on peux aller de l’une à l’autre, c’est impossible à marée haute : chacun chez soi dans sa maison-rocher. Le drapeau  jersiais flotte au vent puisque l’archipel dépend du bailliage de Jersey.

Maîtrisant la langue de Shakespeare, Laurent aborde un habitant ponctuel de l’endroit, sur la blanche île.

L’homme est âgé, petit, la peau tannée et brunie par le soleil, comme beaucoup de sujets de sa gracieuse majesté ses dents supérieures ont une propension à aller de l’avant, Il est plutôt sympathique, avenant et nous indique où il convient d’ installer nos tentes pour la nuit sans risque de se faire inonder. Il semblerait que nous soyons les bienvenus.

Par un coefficient de 71 nous n’imaginions pas que l’espace au sec soit aussi réduit, ce sera sur des galets plats au pied des maison groupées et ça nous convient parfaitement.

Avant la pleine mer nous voyons la Marmotière et la blanche île retrouver leur autonomie, elles qui reliées par un banc de sable, ne font qu’une à marée basse.

 

Les Ecréhou : l'île de la Marmotière

Les Ecréhou : l’île de la Marmotière

 

C’est un privilège d’être là, comme sur toutes les îles c’est important d’y rester dormir pour les apprécier pleinement. A marée haute, en kayak autour de la maîtresse île, j’observe quelques phoques et beaucoup d’oiseaux, le courant est très changeant.

Comme annoncé, le vent forcit en soirée nous obligeant à haubaner les tentes avec forces galets qui, heureusement, ne manquent pas ici. Dos au vent, je peux admirer le coucher de soleil puis la pleine lune orange  par la porte ouverte de mon abri.

 

Bivouac sur la Marmotière aux Ecréhou

Bivouac sur la Marmotière aux Ecréhou

Mardi 19/07 : Les Ecréhou- Jersey ( St Aubin’s bay)

17 milles, coeff 79, soleil, chaleur accablante, vent modéré devenant faible

Je vais faire quelques brasses avant le petit déjeuner, il y aura beaucoup d’autres bains durant cette  journée caniculaire.

Les visiteurs commencent à affluer en fin de matinée, nous quittons les lieux à midi trente. Une grosse heure pour parcourir 5,5 milles et nous voilà derrière l’immense breakwater dans le port de Ste Catherine, la chaleur devient pénible alors que nous poussons jusqu’à Gorey.

Une halte, baignade et casse-croûte, est nécessaire sur la plage au pied de l’imposant château de mont Orgueil. Le port avec ses  jolies maisons est accueillant mais  touristique et nous préférons reprendre la mer en espérant trouver un peu de fraîcheur sur l’eau.

 

Jersey : chateau de Mont-Orgueil à Gorey

Jersey : chateau de Mont-Orgueil à Gorey

 

Le contexte n’est pas idéal mais avons nous le choix ? La marée basse nous oblige à contourner le grand plateau rocheux qui borde la côte jusqu’à St Hélier, le flux débutant nous fait pagayer à contre courant (coef 79) et il y a toujours ce soleil de plomb… ça fait beaucoup mais nous progressons tant bien que mal à l’abri des rochers, passons l’entrée  du port de ST Hélier après le départ très bruyant d’un Condor ferry pour atteindre enfin le port de St Aubin peu avant 19h.

Il y a du monde sur la cale près du royal yacht club où nous débarquons, promeneurs et baigneurs profitent de la chaleur inhabituelle.

En ce qui nous concerne c’est l’ombre et le confort d’un pub qui nous intéressent. Pas rancuniers, nous optons pour le «Trafalgar», un peu en retrait de la rue du port trop chic à notre goût. Le plaisir de la première gorgée de bière n’est pas une vue de l’esprit, ça fait un bien fou….

Nous sommes aussi à la recherche d’eau, la supérette du coin a été dévalisée dans la journée et les robinets publics ne fournissent que de l’eau non potable.

Requinqués, nous faisons cuire des pâtes sur la cale que nous dégustons avec un verre de Bordeaux. Marquons notre différence…Quoique un bon fish and chips nous aurait également contenté.

A l’entrée de la baie, face au port se trouve une digue fortifiée qui représente  une bonne opportunité de bivouac, seulement accessible à marée basse il serait étonnant qu’il y ait du passage dans la nuit.

A 21h30, nous y sommes en quelques coups de pagaie mais une bande d’ados  a trouvé là un endroit où le soleil donne encore, il est plus de 22h quand un Zodiac vient les chercher, Laurent s’est endormi sur la cale. Maintenant seuls, nous avons juste le temps, avant l’obscurité,de monter nos tentes à l’abri des regards.

La météo nous indique qu’une brève dépression abordera Jersey dans la nuit avec des vents supérieurs à 20 nœuds. Il ne serait pas raisonnable de fréquenter le plateau des Minquiers dans de telles conditions, finalement ça tombe plutôt bien nous pourrons ainsi recharger nos batteries et celle de mon appareil photo. Une amélioration sensible est prévue pour jeudi.

 

Jersey : déballage sur la digue fortifiée de St Aubin

Jersey : déballage sur la digue fortifiée de St Aubin

Mercredi 20/07 : Jersey (St Aubin Harbour)- (St Hélier harbour)

A pieds, temps gris avec éclaircies, vent modéré à assez fort.

Nuit réparatrice, temps gris et vent comme annoncés au réveil. Même avec l’idée de revenir dormir là ce soir il nous faut tout démonter, c’est la règle, vraiment un bel endroit tranquille que cette construction du XVI ème siècle !

De bon matin nous regagnons le port, rangeons nos kayaks sur une place de parking près du yacht club et passons au distributeur de cash avant de prendre un petit déjeuner au « Costa café ». Il y a des prises de courant disponibles pour mon APN. Une consommatrice engage la conversation, s’intéresse à notre rando et nous montre la météo sur son ordi, elle donne des infos pratiques : pas de douches publiques à St Aubin mais plutôt à la marina de St hélier distante de 6 kms.

C’est très simple, aujourd’hui ce sera soins du corps et vêtements propres, fish and ships, visite de St hélier et autres occupations ludiques.

Une voie piétonne et cyclable le long de la baie, la seconde plus grande de Jersey, relie St Aubin à St Hélier. nous marchons allègrement vers la marina.

Sur les quais de la marina, une gargote tenue par des portugais sert des burgers- frites très acceptables et nourrissants. Au bureau du port Laurent explique au Sympathique préposé la rando en kayak et notre envie d’une bonne douche, il nous offre immédiatement un badge d’accès.

C’est  lavés et habillés de propre que nous arpentons les rues piétonnes de St Hélier très fréquentées en ce début d’après midi puis il est l’heure de retourner à St Aubin acheter de l’eau et préparer notre navigation vers les Minquiers.

Nous avons confirmation d’une météo favorable, seuls les courants et heures de marée restent à étudier. Il semble que nous devrons quitter les côtes jersiaises à 14h.

Il nous faut dépenser les quelques pounds qui nous restent et refaire 4 kms à pieds pour un repas bon marché le long de la plage. C’est la débauche complète, pizza et glace , je n’en peux plus et garde la moitié de ma « Napolitaine » pour demain matin. La marche retour nous permet de digérer et retrouver bonne conscience.

Nous regagnons notre bivouac fortifié complètement désert ce soir, les températures n’incitent pas à la baignade comme la veille.

 

Jersey : relâche au port de St Hélier

Jersey : relâche au port de St Hélier

Jeudi 21/07 : Jersey (Fort de St Aubin)-( St Brelade’s Bay)-les Minquiers (maîtresse île)

18 milles, coef 90, éclaircies, vent faible

Nous prenons le café sur la digue avec les restes de pizza, j’apprécie vraiment ce bel endroit entouré d’eau avec vue sur le port et la ville de st Aubin. Le vent est tombé, le soleil commence à percer entre les nuages cependant il fait un peu frais à cette heure matinale.

Les horaires de marée dans les anglo-normandes nous laissent perplexes, c’est imbitable ! La PM est indiquée à 8h10, heure locale, alors qu’à 9h, selon nos repères sur la digue, elle continue de monter, c’est un casse tête quotidien de calculer les moments favorables pour naviguer entre les îles.

En fin de matinée nous laissons St Aubin, doublons le phare noir et blanc de Noirmont point pour se positionner sur la grande plage de Saint Brelade en attendant l’heure de repartir.

Il  reste du temps pour  une courte promenade dans le magnifique cimetière marin au dessus de la jetée, très bel endroit avec des tombes très anciennes et de grands arbres qui ne le sont pas moins, la vue sur mer est imprenable même si les pensionnaires de l’endroit n’en profitent pas. Vêtus de nos chapeaux, gilets, shorts et jupes de kayakistes, nous n’osons pas pénétrer à l’intérieur de l’église construite au 11ème siècle.

En début d’après midi, à marée basse, nous sommes à la bouée jaune « Jersey », point de départ vers la maîtresse île des Minquiers. Faibles au départ les courants de vives eaux devraient se renforcer à mi-parcours et nous pousser vigoureusement vers notre destination invisible pour l’instant, nous avons un objectif en tête mais pas encore en vue.

Cap sud-sud-est, nous pagayons depuis 2 heures sur une mer plate quand un pêcheur professionnel stoppe son bateau et s’inquiète de notre présence insolite si loin de la côte, Laurent lui explique et le rassure, mais l’autre insiste gentiment. Il repartira après avoir vu que nous sommes équipés de VHF et GPS.

Notre seul repère est une bouée flottante verte « Le grand Vasselin » que nous ne verrons qu’au dernier moment, c’est un mélange contradictoire d’inquiétude et d’euphorie que de naviguer à l’aveugle.

Très étendu, le plateau rocheux des Minquiers s’évapore à pleine mer à l’exception de deux petites îles. A marée basse, une multitude de petits îlots réapparaissent pendant quelques heures. Nous commençons à en apercevoir sur tribord après 3 heures de navigation mais ce n’est pas la bonne direction. Voilà enfin la bouée verte tant espérée qu’il nous faut laisser à bâbord, encore 4 milles.

Le courant est violent et traversier maintenant, le GPS m’indique que je file à 7 nœuds vers les premiers rochers.

De magnifiques bancs de sable disparaissent rapidement sous les eaux, les toits de tuiles sur la maîtresse île ne sont visibles qu’au dernier moment.

L’ambiance est magnifique alors que le soleil réapparaît après quelques gouttes de pluie, les kayaks dérapent à grande vitesse dans le courant. Nous voilà près de la grande cale de construction récente où est amarré un gros zodiac à touristes, 2 autres bateaux à moteur sont au mouillage. Nous prenons un bain.

A 18 h, tout le monde est parti, nous voilà seuls, ravis. C’est un endroit singulier, étrange.

Le paysage est rude, adouci aujourd’hui par la belle luminosité. Les petites maisons de pierres couvertes de tuiles rouges se serrent les unes contre les autres et semblent bien entretenues, plus loin sur un promontoire rocheux se dresse les WC les plus au sud des îles britanniques et il y a un rouleau de p-cul à l’intérieur.

 

Les Minquiers : signes évidents d'une occupation Franco-Bretonne

Les Minquiers : signes évidents d’une occupation Franco-Bretonne

 

Hélas, ce site incroyable appartient à la couronne britannique… Ce soir et jusqu’à demain matin,  il est à nous, rien qu’à nous. En guise de pavillon nous sortons le saucisson et le vin rouge  dégusté solennellement dans des verres à pieds, on est chez nous !

Le marnage est impressionnant, la mer réduit rapidement notre territoire. Les tentes sont montées sur une plate forme de béton près des maisons, les kayaks hissés au plus haut. Quel privilège d’être là ! Sans aucune hésitation c’est mon escale préférée, la n°1 de « Channel islands ».

 

Maîtresse île des Minquiers : Bivouac, popotte, wc avec vue, les maisons

Maîtresse île des Minquiers : Bivouac, popotte, wc avec vue, les maisons

Vendredi 22/07 : Les Minquiers (maîtresse île)-Chausey (les Blainvillais)-(la grande grève)

13 milles, coeff 91, soleil, vent faible

Toujours, les marées contraignent nos horaires de navigation. Se lever dès potron-minet  donne l’occasion de connaître la magie du petit matin : la pénombre, l’aurore et enfin la lumière superbe du soleil levant. Les couleurs sont chaudes, tirant sur l’ocre rouge, la maîtresse île est admirable sous les projecteurs.

Plus loin vers l’Est, se découpent les contours de Chausey. Les 11 milles seront avalés en 2h30 grâce au flot qui fait office de turbo sur nos kayak.

 

Kayak autour des îles anglo-normandes

Kayak autour des îles anglo-normandes

 

A l’entrée du Sound de Chausey, le courant devient capricieux, nous contournons la difficulté en naviguant dans les contre-courants au plus près de la côte. A l’anse des Blanvillais, des bateaux à moteurs occupent tous les mouillages. A peine posés sur le sable nous prenons un bain avant d’aller plus loin savourer un café croissants sur une terrasse ensoleillée, c’est ineffable, il faut le vivre pour comprendre….

l’île révèle toute sa beauté lors de notre balade sur les sentiers côtiers, nous repérons déjà un bivouac éventuel sur la magnifique plage de la grande grève au nord ouest.

 

Chausey : les conditions sont réunies pour un bivouac à la grande grève

Chausey : les conditions sont réunies pour un bivouac à la grande grève

 

La reste de la journée est consacrée à une douce oisiveté : lecture, sieste, … L’accueillante terrasse-jardin de l’hôtel « du fort et des îles » avec vue imprenable sur le Sound est un lieu privilégié pour siroter une bière pression, il fait chaud.

Le repas du soir sur la plage fut très chaud lui aussi, un risotto saupoudré d’un curry très fort, avant de rejoindre la grande grève en contournant l’île par la pointe de la tour surmontée du phare carré en granit. Eussé-je douté de mes capacité à pagayer avec une bouche en feu que cette expérience eut immédiatement levé mes doutes : je peux le faire !

Le coucher de soleil attire forcément quelques badauds, nous contraignant, jusqu’à la disparition complète de l’astre, à différer l’installation de notre campement sur cette plage superbe et enfin déserte.

Samedi 23/07 : Chausey (Grande Grève)-Coudeville (cale de la plage)

11 milles, coef 91, soleil, vent d’ouest faible.

Malgré le confort du sable fin je n’ai pas bien dormi, une insomnie mise à profit pour finir le polar commencé en début de rando. La mise à l’eau prévue à 7h30 est retardée d’une trentaine de minute puisque le flot tarde à s’approcher de la plage, un portage s’avère nécessaire.

Sous le soleil nous remontons le Sound  où les équipages dorment encore sur les bateaux au mouillage, passée la longue île nous mettons le cap à l’est. Les Huguenans sont les derniers îlots   croisés avant de rejoindre le continent poussés par un courant et un léger souffle favorables.

 

Chausey : rochers "les moines"

Chausey : rochers « les moines »

 

Sur la cale de Coudeville les tracteurs se succèdent pour mettre les zodiacs à l’eau, les équipages déjà installés à bord regardent autour d’eux, l’œil torve.

Nous avons certainement une autre allure (fière, élégante, distinguée, conquérante… C’est au choix) quand nous débarquons avant onze heures. La fanfare locale et les majorettes ne sont pas là, pas un journaliste, rien…Bon, c’est vrai notre communication laisse à désirer, nous n’avons prévenu personne.

Les kayaks sont rapidement vidés et mis au sec en face du poste de secours, les jeunes sauveteurs acceptent de jeter un œil sur nos embarcations, le temps d’un aller retour jusqu’à Goury récupérer ma voiture.

Nous sommes contents de retrouver ce bel endroit en haut du Cotentin où un vendeur de fish and chips tient boutique. Nous ne résistons pas, quelle ironie d’en manger un ici alors que ça n’a pas été possible dans les anglo-normandes !

 

L'excellent fish and chips de Goury

L’excellent fish and chips de Goury

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Nous avons évolué dans la beauté pendant ces 10 jours, elle nous a enveloppés, est devenue la norme. Pour autant nous n’avons pas ressenti les symptôme du syndrome de Stendhal. Aucun de nous ne s’est évanoui, pas de vertiges ou perte du sentiment d’identité… Nous avons simplement apprécié, savouré chaque jour de cette rando ensoleillée d’île en île. Jamais nos kayaks n’ont si bien portés leur nom, « Soleil » pour celui de Laurent et « Hydroph’îles » pour le mien.

Pour un franco-Breton, aller en Angleterre ou en Normandie, ça peut encore passer…Mais là, les deux en même temps,« Anglo-normandes », ça pourrait être perçu comme de la provocation ou du masochisme. Et pourtant, tout s’est bien passé. Toujours, les personnes rencontrées se sont montrées conciliantes, courtoises, accueillantes, curieuses de notre périple, prêtes à nous renseigner… Qu’on se le dise : nos voisins normands et anglais sont charmants. Les esprits étroits ont les plus gros préjugés.

Bien préparer sa navigation est primordial pour un tel parcours entre les îles où les courants peuvent être changeants, déroutants parfois. Des conditions météo apaisées sont les bienvenues et même fortement recommandées.

Malgré des horaires choisis avec soin, il nous est arrivé de devoir lutter contre le flux, c’est dur physiquement, surtout mentalement quand on aperçoit un objectif dont on ne semble pas se rapprocher. Pire, parfois il s’éloigne.

10 pounds de campement pour 2 personnes sur la période des 10 jours de rando. Nous avons profité du terrain en bord de plage à Aurigny sinon le bivouac s’est imposé dans des endroits magnifiques parfois insolites. Chaque jours nous nous sommes efforcés de rester discrets et respectueux de l’environnement.

À Jersey, Guernesey, Herm et Sark les terrains de camping, trop éloignés du littoral, étaient inaccessibles pour nous.

Cette fois encore nous avons pris soin de bien nous alimenter en cuisinant des plats chauds chaque soir. Si loin de chez nous, un bordeaux rouge, siroté dans un verre à pied, nous a empêché de sombrer dans la mélancolie.

Trouver de l’eau sur ces îles n’a pas été facile surtout quand on bivouaque, la plupart des robinets publics ne délivraient que de l’eau non potable.

Nous n’avons rencontré aucun kayakiste-randonneur pendant cette navigation :133,20 milles nautiques soit 214,36 kms.


Jean-Yves – Santec, septembre 2016

4 commentaires

Jérém

Bravo les Bretons! De la part d’un Normand, ça vaut de l’or 😉

Votre récit me fait vraiment rêver, j’aurais aimé être avec vous!

Réponse
Kaloun (Jean-Yves)

Merci jérém. Tu es kayakiste ?
Je suis le seul breton, l’autre kayakiste est Marseillais.
J’ai découvert le haut du Cotentin et j’ai beaucoup aimé à part l’usine de la Hague. Vraiment une très belle rando avec une météo incroyable.

Réponse
Jérém

Oui, je suis kayakiste. C’est même mon métier une partie de l’année !
J’ai eu la chance de faire 2 stages d’1 semaine à Chausey, Magique!
Votre trip est vraiment extra, pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour vivre qqch de fort…

Réponse

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