C'est vous qui le dites ! Groenland

Le Groenland en kayak

« Trois filles sur trois bateaux », trois semaines en baie de Disko !

France, Steph et Sandrine

L’itinéraire

 

Lundi 3 août 2015

Oqaatsut, 350 kilomètres au nord du cercle polaire. À une vingtaine de kilomètres d’Ilulissat, dans la baie de Disko. C’est ici que nous louons les kayaks, c’est ici que commence notre randonnée.

Il aura fallu huit mois de préparation à Stéphanie et Sandrine, habituées aux expéditions arctiques, avant d’arriver dans ce petit village d’une trentaine de maisons colorées. Quant à moi, c’est mon premier voyage au Groenland et je n’en finis pas de m’extasier devant la beauté des icebergs !

En attendant, l’instant n’est pas à la contemplation : la randonnée commence dans quelques heures et il nous faut remplir les kayaks.  Devant nous, un grand « tas » : ce que nous avons apporté de France, la nourriture envoyée par la poste, les derniers achats effectués à Ilulissat et les vaches à eau. Tout ce qu’il faut pour naviguer, bivouaquer et se nourrir pendant 17 jours, en autonomie complète.  Tout doit rentrer dans les bateaux !

 

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« Taco », (Salut), nous dit le petit bout de chou aux pommettes saillantes qui nous a regardé préparer nos affaires… Premiers coups de pagaie dans la baie d’ Oqaatsut. La glace nous appelle !

Des icebergs, tout autour de nous. Bleus, blancs, parfois rouges ou verts quand la mousse les recouvre. De toutes tailles et de toutes formes, tabulaires ou biscornus, formant des arches, des surplombs, des passages… Quelle beauté !

Ils remontent tranquillement depuis Ilulissat, où nous avons atterri hier. Ilulissat signifie « la ville des glaciers» en groenlandais. Au fond du fjord, la calotte glaciaire vêle d’immenses icebergs, les plus gros de l’hémisphère nord. Sur ses quarante kilomètres, ils avancent lentement, jusqu’à l’embouchure, où se trouve Ilulisat. Un petit chemin, depuis le village, permet de surplomber ce spectacle hallucinant. Des monstres de glace entassés, imbriqués en un amas immense. Ils s’enfoncent jusqu’à  mille mètres de profondeur, recouvrent entièrement la surface et élèvent vers le ciel leurs formes alambiquées. Puis ils gagnent la mer, les uns derrière les autres, des iles blanches et mouvantes aux formes étranges. L’un d’eux rencontra le Titanic en 1912…

 

Jakobshavn Isfjord

 

Nous avons de la chance : il y a beaucoup de glace sur la mer ces jours-ci et notre navigation débute de façon spectaculaire. Lors de notre arrivée à Oqaatsut, Ole, qui conduisait le bateau à moteur, a eu bien du mal à entrer dans le port. De gros glaçons lui en bouchaient l’entrée. Il lui a fallu les pousser pour se frayer un chemin. Nous ne nous amusons pas à cela, nous préférons slalomer entre les glaçons. Je n’ai qu’une envie : les toucher ! Mais j’apprends qu’il ne faut pas trop s’en approcher.

La glace est vivante. Particulièrement en ces jours d’été où le soleil la fait fondre. Ces immenses glaçons font du bruit, claquent, pétillent, se disloquent, se brisent. L’air, emprisonné il y a des milliers d’années dans les glaciers, se libère alors dans un véritable coup de tonnerre. Et, à la surface de la mer, les innombrables débris pétillent. Ce qui fait dire à Steph : « Ça sent le pet de dinosaure ! ». Quand un morceau est tombé, le centre de gravité est modifié. L’iceberg se balance alors d’un côté et de l’autre, comme un culbuto, pour chercher un nouvel équilibre. Il peut aussi se retourner sans prévenir, créant une vague importante que les kayakistes redoutent…

Après cette petite mise en bras, nous arrivons au fond du fjord d’Anopitoq pour un premier bivouac. Nous sommes encore près du village, et les Groenlandais viennent pêcher et chasser dans le secteur. On trouve sur la côte des cabanes en bois utilisées pour ces séjours. C’est à côté de l’une d’elles que nous posons notre premier campement. Le XXIème siècle est passé par là, c’est un container doublé de bois, entouré d’une terrasse… Moi, j’ai, dans la tête, des images des Racontars de l’écrivain Jorn Riel, de ces cabanes de trappeur posées au milieu de rien.

 

Ilulissat

 

Pourtant, ici, nous ferons notre première et unique rencontre du séjour. Des kayakistes de Jersey ont installé là leur dernier bivouac. Ils nous racontent leur randonnée et le mot qui revient le plus est « amazing »… Ils parlent d’icebergs géants, de fronts glaciaires et de baleines à bosse… Belle mise en bouche.

Lorsque je racontais à mes amis, avant de partir, que je bivouaquerai au Groenland, ils imaginaient toujours de grandes immensités blanches sur lesquelles, à défaut d’igloo, j’aurais bien du mal à planter ma tente ! Rien de cela en été : la banquise, rare d’ailleurs dans cette partie du Groenland, a fondu. L’Inlandsis, cet immense glacier qui recouvre une grande partie du Groenland, n’atteint la mer qu’à de rares endroits. C’est sur cette bande de terre, entre la mer et la calotte glaciaire, que nous pourrons marcher et bivouaquer. Elle est le plus souvent large d’une vingtaine de kilomètres. C’est le royaume de la toundra, des myrtilles, des lacs et des torrents.

Sur ce tapis de lichens de toutes les couleurs, poussent saules et bouleaux rampants. Les conditions climatiques ne leur permettent pas de croître et ils se déroulent, grimaçants et rabougris, le long du sol, tortillant leurs branches comme de fantastiques bonsaïs. L’été, si court, couvre le sol de campanules et de saxifrages. On respire, par endroit, l’odeur sucrée du thé du Labrador. Le sol est meuble, on s’y enfonce, on rebondit et on ne peut s’empêcher, quand un petit soleil est de la partie, de s’allonger de tout son long sur ce moelleux matelas.

Plus loin, autour des rivières et des zones humides, c’est le domaine de la tourbe et des linaigrettes, petites fleurs blanches, légères comme du coton, qui ondulent dans le vent. Un bruant des neiges nous observe sans bouger.

Notre rituel se met en place : nous partons chercher de l’eau au torrent, nous la filtrons pour remplir les vaches à eau. Stéphanie revient les bras chargés de bois : brindilles et lichens nous permettront d’entretenir le feu durant quelques heures. Nous récoltons des moules énormes ; grillées sur le feu, elles sont délicieuses !

Nous plantons nos trois tentes. Nous veillons à ne pas oublier la couverture de survie qui nous sert de tapis de sol pour nous protéger du « permafrost » : le trop court été ne permet pas au sol de dégeler en profondeur.

Quelques gouttes de pluie, le ciel est couvert. Mais nous restons longtemps, là, devant le feu à déguster ce moment, en attendant une nuit qui ne viendra pas !

 

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Mardi 4 août

Petit déjeuner au café fumé ! L’eau de la thermos, chauffée sur le feu, a pris le goût de l’épaisse fumée du lichen humide.

Nous dégustons notre muesli en regardant le paysage. Sandrine me demande ce qui a changé depuis la veille. C’est drôle, ce paysage d’icebergs : il semble figé, immobile et pourtant, au gré des vents, des courants, du soleil qui fait fondre la glace, il est en perpétuel mouvement. Des mouvements lents que nous percevons rarement à l’œil nu mais qui forment, au matin, un nouveau paysage.

Je quitte mes vêtements de bivouac dont certains m’ont aussi servi aussi pour la nuit ! 3 couches en haut (vêtement technique près du corps, doudoune, coupe-vent), 2 couches en bas (collants, pantalon de randonnée), bonnet, tour du cou, puis j’enfile la combinaison étanche.

Le rituel du matin se met en place : démonter les tentes, rouler duvets et matelas, fermer les sacs étanches, prendre le petit-déjeuner, chauffer l’eau pour la thermos du déjeuner, porter les kayaks vides jusqu’à la mer, porter les sacs jusqu’à la mer, remplir les kayaks et faire un dernier tour pour vérifier que l’on n’a rien oublié !

La navigation du jour est courte. Nous sommes décidées à aller à notre rythme, à parcourir les alentours de nos bivouacs à pied et à déguster chaque moment… Notre seul impératif est d’être à Oqaatsut dans 17 jours. Nous savons que nous pouvons être bloquées par de mauvaises conditions météo ou par les glaces et qu’il nous faut prendre un peu de marge, mais le circuit prévu nous permet tout de même de prendre notre temps.

 

 

Il y a encore beaucoup d’énormes icebergs ce matin et nous avançons prudemment. Nous traversons le fjord de Pâkitsoq, apercevons l’extrémité de Arve-Prinsens dont nous ferons le tour durant ce périple. Nous sommes protégées par cette île et par l’Ile de Disko. La mer est calme, les icebergs arrêtent également la houle et le vent.

Sur cette partie du parcours, le danger ne vient pas de l’état de la mer, mais de la glace. Celle qui vient du fjord d’Ilulissat mais surtout, au fur et à mesure de notre avancée, du front glaciaire de Equip Sermia. À cet endroit, la calotte glaciaire déverse des icebergs  qu’elle vêle en mugissant. Les vagues qui sont alors formées peuvent atteindre plusieurs mètres, déstabiliser notre esquif, ou l’emporter, pendant que nous dormons, si nous l’avons laissé trop près de la berge. Les fragments d’icebergs peuvent également recouvrir entièrement la mer au point de nous bloquer le passage.

Sur l’eau, des bandes de guillemots à miroir. Ces petits oiseaux noirs aux pattes rouges, portent une forme blanche, ovale, sur le cou, ce qui leur vaut leur nom. Volent au dessus de nous des goélands bourgmestres, et des grands corbeaux. L’un deux nous surprend en aboyant comme un chien !

Après avoir posé  nos kayaks à Qitermiorssuit, nous partons marcher. Il n’y a pas de chemins, bien sûr. Nous grimpons sur des collines, au sommet desquelles, parfois, quelques cairns servent de point de repère. Nous redescendons jusqu’au lac, ramassant des bolets arctiques et des myrtilles dont nous ferons ce soir une délicieuse compotée.

 

Cuisine au feu de bois

 

Des plongeons imbrin, une mère et ses petits, barbotent sur le lac. Et le torrent nous offre son eau pour compléter nos réserves et accomplir nos ablutions, glaciales !

Nous n’aurons vu personne de la journée, juste quelques bateaux qui passent près de  Prinsens Arve. Nous ne sommes que trois au milieu de cette immensité sans personne, sans trace humaine, sans réseau téléphonique, et nous dégustons cette sensation si rare et grisante.

Mercredi 5 août

Grand soleil ! Stéphanie commence sa journée par une baignade dans une mer à 5 degrés ! Sandrine et moi ne sommes pas aussi courageuses, mais nous éprouvons le besoin, avant de monter dans le kayak,  de nous immerger avec notre combinaison étanche pour nous rafraîchir. Nous naviguons tout près de la côte, par mer plate au début, puis, pendant la traversée du fjord Kangerdluarssuk, par petit clapot. Le vent se lève et rafraîchit l’atmosphère. Nos kayaks, des Exodus de chez Dagger, sont vraiment très agréables. Bien calée, je relève le gouvernail, et, malgré le poids de nos bateaux chargés, je retrouve le plaisir de la gîte et de la glisse.

 

 

Après la traversée du fjord, la navigation devient plus difficile. Le vent est de face,  il fait froid, nous longeons de grandes falaises qui nous interdisent tout arrêt. Moins d’icebergs sur l’eau, ils sont partis à l’Ouest de Arve-Prinsens. Le paysage devient austère, impressionnant et deux vers de Blaise Pascal passent et repassent dans mon esprit comme un mantra : «  Le silence de ces espaces infinis m’effraie ». Moi, la littéraire, prompte à me perdre dans des rêveries, je suis bien contente de voyager avec Sandrine et Stéphanie si rassurantes. Elles, ne rêvent pas, elles observent. Et leur sens de l’observation m’impressionne. Elles trouvent dans cet immense paysage le détail important qu’elles sauront analyser, mettre en relation avec leurs expériences passées et leur connaissance du milieu arctique pour prendre une décision. Quant au sens de l’orientation de Stéphanie, il reste pour moi un mystère : elle doit être la réincarnation d’un oiseau migrateur !

Voilà trois jours que nous naviguons. Je suis  de plus en plus à l’aise dans mon bateau, j’ai trouvé les positions et les gestes qui permettent d’éviter les tensions, et ma pagaie en bois, que j’ai apportée de France, me permet de garder le geste souple et sans raideur qui me met à l’abri des tendinites. Mon corps s’habitue au grand air. Je savoure nos repas consistants et revigorants. Bref, je me sens en pleine forme !

Nous continuons notre navigation vers le nord, et nous apercevons, au loin,  le front glaciaire, Kangilerngatasermia : un grand mur de glace qui se jette dans la mer. Au moment de débarquer, une série de vagues fait danser nos bateaux : un sérac a dû tomber et provoquer un mini-tsunami…

Notre lieu de bivouac est splendide : je me glisse au chaud dans mon duvet mais ne me décide pas à m’endormir. D’ailleurs, il ne fait pas nuit ! Je reste longtemps, la porte de la tente ouverte, à regarder le paysage, depuis ma « chambre avec vue » !

Beaucoup de mouvements sur l’eau : les vagues promènent la glace vers la gauche sur quelques centaines de mètres puis sur la droite. Une jolie « danse des glaçons » dont on ne se lasse pas. Régulièrement, on entend de grands coups de canon. Ce sont des fragments d’icebergs qui explosent et tombent. L’onde se propage à l’endroit où la glace est tombée. Les pétrels fulmars entament leur partie de pêche. Et je sens, jusqu’au fond de mon corps, la puissance des éléments,  dans ce paysage grandiose. Le soleil se couche mais la nuit ne vient pas et lorsque je sors de ma tente au milieu de la « nuit », le ciel est tout rose, et le soleil se lève, sur l’horizon, tout près de l’endroit où il s’est couché…

 

Jeudi 6 août

Nous continuons à nous approcher du front glaciaire,  Equip Sermia, en longeant la côte au plus près.

Nous voguons en silence. Je n’ai encore jamais navigué sur une aussi longue période ; je sais qu’il faut tenir bon pendant trois semaines. Je suis donc attentive à tous les petits signes physiques ou psychologiques qui apparaissent au gré des coups de pagaie. Je profite de chaque moment de repos, sur l’eau ou à terre, pour étirer, réchauffer, relaxer le corps. Pendant que je navigue, je repère les zones de tension : le bas du dos, le long de la jambe, le visage. Je cherche à détendre ces zones en expirant. Je pousse le ciel avec ma tête, je pousse mes fesses dans le siège et mes pieds dans les cale-pieds. Et je cherche à greffer ma respiration sur le mouvement de la pagaie. Je regarde ce qui passe dans mon cerveau désœuvré : quelques idées sombres, quand la fatigue s’installe. Et bien souvent, un grand silence qui entre en harmonie avec le mutisme du lieu.

Un iceberg qui fait le culbuto ! Il s’incline d’un côté, puis de l’autre. Un petit glaçon qui explose !

Nous avançons prudemment d’Equip Sermia. Le front glaciaire fait beaucoup de bruit. Il gronde comme le tonnerre. On dirait un dragon ! Ce sont les forces gigantesques du glacier qui pousse et glisse contre la roche.

Nous installons notre bivouac en retrait du front glaciaire, en hauteur, et nous veillons à bien accrocher les kayaks pour éviter qu’une vague ne les emporte. Il fait froid. On sent l’air frais qui a voyagé, durant des centaines de kilomètres sur la calotte. Pourtant, lorsqu’apparaît un rayon de soleil, Steph ne peut résister au plaisir de se baigner au milieu des glaçons !

La vue depuis les hauteurs où nous plantons la tente est extraordinaire. On aperçoit les deux fronts, Equip Sermia et Kangikerngata Sermia. Un iceberg tout plat, un tabulaire, se fracture régulièrement devant nous, à grand bruit,  et des pans entiers tombent à l’eau.

 

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Du haut de la colline, nous observons la glace qui recouvre la mer : elle est abondante sur le trajet que nous devons parcourir demain. Sans doute le résultat de la chute de sérac que nous avons entendue hier. Nous laissera-t-elle passer ?

Le torrent qui surplombe la mer passe dans une multitude de petites vasques. C’est là que nous laverons notre linge et nous profiterons de ces jacuzzis naturels pour une baignade grandiose.

Nous dînons sur une grande dalle lisse en contemplant le spectacle. L’euphorie nous gagne, le moment est joyeux et nous dégustons le petit bocal de foie gras qu’une amie avait glissé dans nos bagages accompagné de ce petit mot : « Pour les grands soirs » !

Vendredi 7 août

Le temps est couvert. Nous devons traverser jusqu’à l’île Igdluluarssuitnunatât. Sandrine me recommande de m’habiller chaudement,  d’avoir à portée de main, dans la trappe de jour, une thermos, des vivres de courses, des soupes, une couverture de survie et des chaufferettes. Au cas où nous serions coincées…

Nous naviguons lentement, l’une derrière l’autre. Steph et Sandrine se relaient pour «faire la trace ». Elles écartent les blocs de glace. Beaucoup de glaçons et quelques gros blocs qui font un à deux mètres. Les deux kayaks suivants se glissent dans ce petit chemin d’eau libre avant qu’il ne se referme. Nous progressons lentement. Les glaçons abîment les pagaies et les râpent en copeaux. C’est fatigant et il faut se concentrer pour essayer de poser la pagaie dans l’eau libre,  en suivant ce chemin sinueux.

 

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Le gouvernail devient vite indispensable. Parfois, un morceau de glace à l’arrière du bateau nous fait pivoter. On quitte la trajectoire et il faut alors reculer à la force des bras. Pendant une heure, nous progressons ainsi. Parfois la glace est si dense qu’on n’aperçoit pas la mer. Puis, elle se libère petit à petit et nous atteignons l’ile. Un petit groupe de guillemots de Brünnich s’envole à notre arrivée.

Nous posons le camp dans une jolie baie toute ronde. On dirait un lac de montagne au fond d’une crique. Puis nous marchons jusqu’au bout de l’île pour nous approcher du front glaciaire Kangilerngatasermia. « Pinerpoq », que c’est beau ! Un vol de bernaches passe sur le fjord, encombré de glace, qui nous sépare de Qeqertat.

Nous sommes seules sur cette île, loin de tout. Plus un bateau ne passe. Juste nos rires, le feu, l’eau, la glace, et l’immense ciel qui nous recouvre…

Samedi 8 août

Il a plu pendant la nuit, le tapotement des gouttes sur la toile de tente a bercé notre sommeil. Ce matin il pleuviote, le temps est très couvert et moi, j’ai le ventre patraque… J’ai dû manger trop de bolets hier, et j’ai sans doute fait l’erreur de les manger crus !

En tout cas le résultat est là et je dois sortir de la tente en urgence !

Je me recouche, le corps faible et l’esprit vide. On attend un peu que je me rétablisse. J’avoue que je resterais bien au chaud et au sec pour une journée repos et bouquin. Pourtant, nous levons le camp, décidées, si les conditions météo ne sont pas bonnes ou si mon état physique le demande,  à raccourcir l’étape. Je bois du thé, j’avale une assiette de riz en guise de petit déjeuner et je me couvre chaudement. On va faire aller ! Et finalement je ne suis pas mécontente de quitter cette île isolée de tout.

Nous prenons la petite passe entre l’île d’Arve et l’île d’Ange. Ambiance et lumière hivernales, la pluie est froide, les glaciers bleus. Les mains sont gelées malgré les gants. On rejoint le grand fjord de Torsukatak. Derrière nous, les deux fronts glaciaires. Pas question de s’arrêter pour un pique-nique, nous risquerions de nous refroidir encore et nous tenons le coup en grignotant des barres de céréales. Personne, personne… C’est peut-être la météo ou la petite forme physique, mais je trouve tout cela très impressionnant. Heureusement, nous sommes toutes les trois et l’atmosphère est légère et joyeuse.

Après 6 heures et demie de navigation sans pause, nous approchons du village de Qeqertak. Les mouettes tridactyles qui tapissent les falaises nous accueillent à grands cris : « Kittiwek, Kittiwek, Kittiwek ! »

 

 

Les derniers kilomètres sont durs. Nous débarquons enfin, transies, sous la pluie. Nous sommes face au village où nous irons demain : seul un petit fjord nous en sépare. Une simple cabane domine la colline. Nous nous réjouissons de pouvoir y trouver refuge mais l’abri est précaire. Le toit est défoncé, la fenêtre sans vitre et l’endroit peu appétissant… La soupe et le repas chaud y sont malgré tout divins !

Dimanche 9 août

Mauvais temps encore ce matin. Il pleut, il fait 4 degrés mais la température ressentie n’est que de 3….Tout est mouillé… Même les chaussures de Sandrine qui avaient résisté à l’herbe humide et qu’elle avait, avec précaution, entreposé dans la cabane.

C’était sans compter sur l’état du toit… Elles sont trempées comme les nôtres…

Indifférent à nos misères, un renard polaire joue autour des tentes avec une bouteille en  plastique.

Nous avons juste à traverser le fjord pour arriver au village. Comme à Oqaatsut, il s’agit d’une cinquantaine de maisons colorées, posées sur de grandes roches polies au milieu de la toundra. Comme toujours au Groenland, aucune route n’y accède. D’ailleurs, le village est posé sur une île !

Aujourd’hui, les bateaux à moteur permettent de se déplacer facilement en été. En hiver, si la banquise est assez formée, les motoneiges sont le moyen de transport privilégié. Parfois, lorsque la mer est encombrée par les glaces, seul l’hélicoptère permet de rejoindre les villages.

L’utilisation des kayaks s’est raréfiée avec l’apparition des bateaux à moteur. Nous en verrons pourtant quelques uns dans les villages. À Ilulissat, le club de kayak,  fondé par Kamp Absalonsen,  est très vivant et les bateaux sont construits de façon traditionnelle. Mais la pratique du kayak aujourd’hui est moins utilitaire, que sportive et identitaire.

Nous verrons beaucoup de traîneaux dans les villages. Les chiens qui les tirent sont au chômage en été. Ils sont nombreux, attachés autour des maisons ou parfois relégués sur une île durant la période estivale. Leurs aboiements nous précèdent dans le village. Les enfants les malmènent et n’hésitent pas à leur donner des grands coups de pied dans le ventre ! Ce ne sont pas des animaux de compagnie, juste des animaux de trait.

 

 

Au milieu du village, se dresse une grande antenne. Les Groenlandais sont connectés ! C’est une vraie politique du Danemark qui souhaite ainsi désenclaver les villages. Ce n’est pas toutefois sans poser des problèmes : le décalage entre le quotidien arctique et ce qui se vit sur la toile plonge beaucoup de Groenlandais dans de grands troubles identitaires. Ce pays change, très vite, trop vite ! Les personnes qui ont plus de 40 ans ont connu un mode de vie traditionnel comme on le découvre dans les récits de Paul Emile Victor. Aujourd’hui, ces traditions s’effondrent. Le Danemark subvient aux besoins essentiels. Entre perte de repères et allocations, beaucoup de Groenlandais sombrent dans l’alcoolisme et la dépression.

 

 

Le village est désert. C’est dimanche, il est vrai et le temps est mauvais… Je profite de la connexion pour donner les premières nouvelles à mes proches. J’imagine leur soulagement après une semaine de silence. Le « pisiniarfik », le petit magasin « qui-vend-tout »,  est fermé. Nous entrons dans l’église : ça fait tout drôle d’être à l’abri du vent et des intempéries après tout ce temps au grand air ! Nous passons devant l’école puis nous atteignons la « cabane bleue ». C’est là que les habitants du village actionnent la pompe pour remplir leurs jerrycans d’eau. Ils les transportent ensuite, sur leur brouette, jusqu’à leur domicile.

Sur le port, il semble y avoir un peu d’animation. Une petite usine de poissons reçoit et traite la pêche des bateaux, capelans et flétans. Une dizaine de personnes y travaillent et nous échangeons quelques mots à l’aide de notre guide de conversation. Il n’y a pas si longtemps, les Groenlandais vivaient de la chasse : rennes, bœufs musqué, phoques et cétacés. C’était une fierté d’être un grand chasseur ! Depuis quelques années, la pêche a remplacé la chasse. Encore un élément qui contribue à la perte d’identité pour ce peuple.

Trois ou quatre enfants nous suivent depuis un moment. Nous revenons aux kayaks (ce mot, ils le connaissent bien !) et ils n’hésitent pas, quand nous le leur proposons, à s’y asseoir et à prendre la pagaie. Ils sont radieux. Un beau moment !

 

 

Nous quittons le village, le seul que nous rencontrerons durant notre expédition, pour retrouver les immensités vierges. Nous glissons dans le petit passage entre les îles pour rejoindre Smallesund. Quand nous sortons du fjord, le paysage est magnifique, plus marin puisque nous nous trouvons maintenant à l’ouest de Arve-Prinsens. Au loin, nous apercevons quatre jets d’eau. Nous mettons un moment à comprendre que ce que nous prenons pour des mini-tornades est en fait notre première rencontre avec des baleines !

Lundi 10 août

Il pleut sur la tente. Elle claque dans le vent. Le duvet est humide, les chaussettes trempées et nous glissons nos pieds dans des sacs en plastique pour nous donner l’impression d’être au sec.

Moins d’icebergs, une côte plus exposée, un bon 4/5 beaufort : la mer est plus agitée et la traversée du fjord Smallesund puis le passage de la pointe Kangarssuk sont délicats. Les vagues sont croisées, il faut être vigilantes et ne pas mollir. Des conditions de navigation qui ne nous impressionneraient sans doute pas sur une côte bretonne mais pour lesquelles nous sommes attentives ici. Nous savons qu’un dessalage et une récupération peuvent être délicats, vus la température de l’eau et l’isolement. Nous nous encourageons mutuellement et continuons à affronter un vent de face durant une navigation de 5 heures. Encore une fois, pas question de s’arrêter : il fait trop froid. Et nous nous contenterons des barres de céréales pour tenir le coup. Nous sommes motivées : nous savons que l’étape de ce soir sera reconstituante : nous visons l’ile d’Agpat où était installée jusqu’en 1966, une compagnie baleinière. L’endroit est désert, depuis cette époque, mais le village abandonné est ouvert à tous, notamment l’école qui est devenue une sorte de gîte informel.

Nous attendons cette étape avec hâte. Nous sommes fatiguées. Je sens que le corps se plaint, devient douloureux et que c’est le mental qui le tient. Les affaires sont mouillées, nous sentons la lassitude nous envahir par moment…

Pas d’odeurs. Pas de couleurs. Pas de bruit. Moi la citadine, qui aime le fourmillement des foules et les bruits de la ville, je cherche vainement à accrocher mon regard et mon esprit à cet univers désolé. Je chantonne pour me donner du courage : des grands classiques, que j’accorde au rythme de la pagaie. Barbara, Brassens et Félix Leclerc ont de nouveaux fans : les pétrels et les mouettes tridactyles qui nous survolent ! Et puis j’énumère en chantant, avec humour et gourmandise, tout ce que je voudrais, tout ce qui me manque. Des fontaines à Rome, des terrasses de café dans une nuit d’été, la chaleur qui engourdit les corps, l’odeur exubérante des lilas ! Un instant, le monde autour de moi s’évapore et je jubile de cette technique improvisée qui me permet d’oublier la fatigue, l’ennui, le vide et les douleurs du corps.

Il est grand temps de se reposer, et le village fantôme d’Agpat pourrait s’y prêter ! L’étape nous paraît bien longue et c’est avec soulagement que nous apercevons enfin les premiers toits.

Petite exploration du village : l’école, les dortoirs, la maison du chef, l’église, la cale, l’usine, les barils qui servaient à recueillir la graisse de baleine, des pièces pleines d’ossements géants de cétacés. Dans le port, nous découvrons les restes d’un phoque : la tête à un endroit, les tripes ailleurs et la peau blanche tachetée qui flotte sur l’eau.

Et, bien sûr, personne dans ce village fantôme ! Drôle d’endroit !

L’herbe grasse et verte remplace la toundra et je m’en étonne. Sandrine m’explique que les déjections des hommes et des chiens ont permis d’amender le sol. J’y penserai, désormais chaque matin, en effectuant mes besoins naturels ! Je ne serai pas venue au Groenland pour rien, j’y aurai laissé une trace de mon passage. Y aura-t-il quelques brins d’herbe, au milieu du lichen, derrière ce rocher, l’année prochaine?

Il fait froid mais sec. Le soleil et le vent permettent à nos affaires de sécher rapidement et, comme tout bon kayakiste, nous investissons les lieux en étendant sur les escaliers et sur nos bouts de remorquage tout notre matériel humide.

 

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Nous visitons l’école. Des tables, des bancs, une cuisine ! Nous observons les traces des passages : les randonneurs ont laissé des dessins, des petits mots sur les murs, des objets faits à partir de matériaux ramassés sur les lieux.

Bien sûr nous ne quittons ni la doudoune ni le bonnet pour dîner, mais le repas est servi à table ! Quel luxe ! Puis, nous choisissons notre dortoir, nous posons sur les paillasses notre matelas et notre duvet et nous fermons les volets. La nuit noire… On avait oublié que ça existait !

 

Mardi 11 août

Aujourd’hui c’est repos ! Les kayaks ne bougeront pas. Mais, nous nous connaissons… Après quelques heures de flemme, nous ne résisterons pas au plaisir de marcher, d’explorer, de visiter chaque maison, de nous immerger dans les lacs et de cueillir des myrtilles…

Il fait beau, à l’abri du vent il fait bon. Nous mettons tout à sécher dehors et je m’allonge avec volupté sur l’herbe devant l’école. Doudoune et bonnet bien sûr et pourtant, dans cet instant de repos je réalise tout à coup que je n’ai pas froid, que je n’ai froid nul part.

 

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Quelle curieuse sensation ! Je m’en repais et je laisse mon corps se détendre. Je repère toutes les tensions et les laisse fondre tranquillement au soleil. Quel bonheur ! J’entrouvre les yeux : le paysage est presque celtique, breton ou irlandais. D’une grande douceur. Que c’est bon après toute cette immensité minérale, ces déserts de glace…

 

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Dans notre petite bassine de toile, je fais fondre de la glace échouée. Je la mets au soleil et j’attends d’avoir ainsi de l’eau pour faire ma lessive ! Nous déjeunons de moules puis nous partons découvrir l’île. Du sommet, devant le cairn, nous apercevons tout le trajet que nous avons fait hier. Les sommets des montagnes au-dessus de Saqqaq, sont couverts de neige.

Les lumières du soir sont magnifiques, le petit feu sur la grève ronronne doucement quand nous entendons un bruit étrange : c’est le souffle d’une baleine ! Elle passe tranquillement devant nous, fait rouler avec lenteur son dos et, d’un mouvement vif, laisse apparaitre sa queue comme des pétales sur l’eau, qui disparaissent en un éclair !

Mercredi 12 août

La journée de repos a été bénéfique. Nous sommes en forme pour reprendre notre navigation ! Nous longeons la côte ouest de l’ile Arve Prinsens. Petit clapot et ambiance maritime le long des falaises. Les tournepierres à collier, sur les rochers, ont revêtu leur livrée nuptiale.

Le froid est toujours vif. Pluie vent, parfois un petit soleil d’hiver… Je bénis les achats de vêtements « techniques » et la combinaison étanche qui relèvent ici plus de la sécurité que du confort. A nouveau, nous nous devons d’oublier le pique-nique. Nous attendrons d’avoir posé nos bateaux pour nous changer et manger chaud.

Nous restons positives et enthousiastes et pourtant, le mauvais temps mine un peu notre humeur. Si je goûte pleinement chaque instant de cette expédition, je sais toujours exactement combien de jours me séparent du retour à la civilisation. C’est aussi la perspective joyeuse des retrouvailles,  de la douceur du monde qui m’attend sous d’autres latitudes, qui me permet de tenir dans cette grande solitude austère.

Jeudi 13 août

Beau temps ce matin !

Nous longeons la falaise et retrouvons les icebergs géants. L’ambiance est maritime : on discerne parfois l’horizon, derrière l’ile de Disko, et, par moments, le courant de marée joue avec nos bateaux.

Trois plongeons volent très bas sur l’eau, nous survolent. Leur chant mélodieux nous fait lever la tête.

Avant de nous arrêter pour le pique-nique, nous sortons notre ligne de pêche. Nous n’avons laissé que deux hameçons pour éviter de nous blesser. Nous la débobinons jusqu’à ce que le lest touche le fond. Quelques mouvements de haut en bas, comme le veut la pêche à la dandine, et, déjà, je sens que ça mord ! Nous remontons alors deux belles morues. Notre première pêche ! Mais pas la dernière ! La pêche devient quotidienne et la morue, grillée ou poêlée, vient désormais accompagner nos austères céréales du jour !

 

Vendredi 14 août

Il fait beau mais le vent est trop fort pour traverser le Atasund. Il reste à attendre qu’il se calme. Steph, régulièrement, sort son anémomètre pour mesurer son évolution.

Nous en profitons pour nous mettre aux tâches domestiques : lessive, shampoing, corvée d’eau, rechargement des appareils photos grâce aux panneaux solaires.

Je bouquine sous la tente,  la fenêtre ouverte, me délectant de la sensation de chaleur, et j’entends les moustiques se heurter au filet de la moustiquaire. Au Groenland, quand il ne pleut pas et qu’il n’y a pas de vent, des nuages de moustiques viennent assaillir les seuls êtres humains du secteur ! Nos moustiquaires de tête, nos gants et nos bonnets nous en protègent tant bien que mal mais nous ne pouvons ouvrir et fermer la bouche sans en avaler. Je comprends mieux ces gestes des Groenlandais, qui m’avaient étonnée, à Ilulissat ; ils bougeaient en permanence les mains devant la figure. C’était juste pour éloigner les moustiques !

Nous sommes sur un lieu de campement inuit. Pendant les périodes estivales, il y a encore peu de temps, le campement se déplaçait pour suivre les animaux marins. Finalement,  ces chasseurs et leurs famille cherchaient les mêmes choses que nous : une dalle pour accoster, un terrain plat pour planter les tentes, une rivière pour boire et cuisiner.

Par endroit, la toundra laisse place à de grands champs de cailloux. Il n’est pas rare d’y trouver, sous quelques promontoires, des ossements. Les Inuits étaient inhumés là où ils mouraient, sous ces tas de pierre puisqu’il n’était pas question de creuser dans un sol gelé. Entre les cailloux, nous apercevons un ou plusieurs crânes. Le reste est souvent disséminé par les animaux et je retrouve le bas d’une colonne vertébrale posée sur le lichen.

Le vent se calme un peu et les moustiques sont acharnés. C’est décidé : on part ! Pendant que l’on charge les bateaux, on voit approcher deux baleines. On embarque et on se rapproche !

Quel spectacle ! Elles sont maintenant à une trentaine de mètres. Elles semblent énormes devant nos petits kayaks ! Elles sortent puis disparaissent et on ne sait jamais à quel endroit elles vont réapparaître. Leurs mouvements sont lents, leur souffle ressemble à une respiration humaine. Les émotions sont intenses : un mélange d’excitation et de peur qui me ramène à des terreurs enfantines !

 

 

Nous bivouaquons au sud de Arve Prinsen. Au loin, à l’horizon, les icebergs d’Ilulissat remontent vers la mer de Baffin à la queue leu leu. Nous voyons passer un paquebot de croisière. Nous imaginons le luxe à bord, le confort, la chaleur et les plats raffinés… Mais nous ne les envions pas. Nous sommes là où nous devons être. Sous notre abri de toile, au milieu de nul part. Sous notre abri de toile, au milieu de tout cela !

Presque rien, entre le monde et notre corps. Seulement la toile de la tente, légère, et la chaleur du vêtement sur la peau. Rien d’autre, entre  notre corps et le monde.

Samedi 15 août

Une matinée douce, au soleil, à regarder passer les baleines, à jouer aux dés. Puis le vent se calme et nous laisse traverser Atasund. Les lumières sont belles et la navigation vivifiante.

Nous croisons des bateaux qui emmènent les touristes à Equip Sermia. Devant le front glaciaire, près de la petite cabane où Emile Victor a préparé sa traversée de l’Inlandsis, des cabanes tout confort accueillent les voyageurs argentés. Elles permettent de regarder, au chaud sous la couette, par de larges baies vitrées, la chute des séracs dans la mer.

Le tourisme est en pleine croissance à Ilulissat. Le réchauffement climatique pousse sans doute à aller voir les icebergs tant qu’ils sont encore là. Mais, pour qui n’a pas la chance de faire du kayak, il est difficile de profiter du Groenland sans passer par une agence. Elles prospèrent en ce moment dans le village. Elles proposent des activités sur quelques heures, une, ou deux journées pour des sommes astronomiques !

Nous entrons dans le fjord Pakitsoq que nous n’avions fait que traverser à l’aller. Nous sommes maintenant tout près d’Oqaatsut et nous avons encore quatre jours devant nous. Le temps d’explorer en profondeur ce fjord.

Au moment de débarquer, pour le bivouac du soir, nous apercevons une petite boule de poils noirs qui s’approche de la berge, curieuse de nous voir approcher. Interloquées, nous croyons un instant y reconnaître un petit chat noir. C’est en réalité un jeune renard polaire qui vient nous accueillir.

Sur la dalle qui plonge vers la mer, il nous reste à allumer un feu de bouleaux nains et de lichen qui nous permettra d’oublier un instant combien nos corps sont transis, par ce grand froid polaire, au milieu de l’été.

Dimanche 16 août

Comme hier, ni rivière ni lac, près de ce bivouac, ne nous permettent de faire le plein d’eau. Nous sommes presque à sec et nous nous lavons les dents à l’eau de mer. Ce n’est pas grave : la fonte des icebergs apporte de l’eau douce qui se mêle à l’océan et la salinité n’est pas très importante.

Dans le fond de la baie, nous nous arrêtons pour nous ravitailler dans un petit lac. Au dessus, gronde une superbe cascade mais il nous semble inutile d’aller si loin. Nous nous y relayons pour filtrer nos quatorze litres d’eau. Mais lacs et mer sont si proches au Groenland, que nous nous étonnons à peine lorsque nous découvrons que notre café du matin est légèrement salé…

À  l’entrée du fjord, les berges se rapprochent en une passe étroite où les courants sont très violents. Nous avons prévu d’y arriver en début de marée montante. Mais le fjord continue à se vider et nous avons beau attendre, faire quelques vaines tentatives pour remonter le courant, la passe reste infranchissable. Un détour derrière une petite île, un bac et nous rentrons enfin dans le fjord. Ici, le paysage est très différent.  Pas de glace, et une eau verte qui, au fur à mesure que l’on approche de la calotte glaciaire, s’éclaircit en se mêlant aux alluvions. Au fond du fjord, le filet d’eau dans lequel nous naviguons se faufile au milieu d’une large étendue de vase blanche. Pas question de débarquer et nous faisons demi-tour pour retrouver en aval, un bivouac abordable.

Lundi 17 août

Nous marchons longtemps aujourd’hui pour nous rapprocher de la calotte glaciaire. La mousse est profonde, on y voit les empreintes de nos pas, comme dans la neige. L’automne arrive déjà (le 17 août !) et la toundra prend des couleurs ocre.

 

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22h30, nous sortons enfin de nos kayaks. Et le dîner nocturne prend des allures de réveillon !

Nous parvenons à une vue superbe qui domine la calotte glaciaire. Difficile d’imaginer que ce glacier dont nous apercevons le front est l’extrémité de l’immense Inlandsis. 2400 kilomètres sur 1100 et 3000 mètres d’épaisseur ! Il recouvre et écrase de sa masse énorme 85% du Groenland…

Du haut de notre belvédère, nous observons les conséquences du réchauffement climatique et de la fonte de l’Inlandsis : le glacier recule. Le fond du fjord, autrefois recouvert par la glace, n’est plus qu’un chenal gris blanc au milieu de la vase et de la moraine.

Mardi 18 août

Grand soleil et moustiques !

Notre bivouac est à quelques centaines de mètres de la cascade. Nous montons notre linge et notre savon pour faire nos ablutions et notre lessive. Le retour en France n’est plus très loin et je lave mon unique pantalon pour faire bonne figure dans l’avion.

Le bruit de la cascade est assourdissant. Cette immense douche naturelle nous fait de l’œil. Prêtes pour la photo ? Steph et moi ne résistons pas : nous voilà, en tenue d’Eve, sous ce déferlement d’eau glacée qui vient tout droit du glacier. Voilà qui est tonique… La baignade en mer qui s’en suivra me paraît presque supportable…même si l’eau n’est qu’à 3 degrés !

 

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Nous sortons du fjord. Nouvelle rencontre avec une baleine qui tourne autour des kayaks. Nous retrouvons les immenses icebergs et le chemin d’iles glacées qui vient d’Ilulissat. Nous leur donnons des petits noms et, ainsi, se promènent sur la mer, le Mont Saint Michel pointu et Carcassonne, le large tabulaire crénelé.

Nous retrouvons notre bivouac du premier soir. Lumières splendides. Le soleil baisse sur l’horizon. Le soleil ? Non, il y en a deux ! C’est une illusion d’optique créée par la présence de glace dans les nuages : la parhélie.

L’automne arrive. Et si la nuit n’est pas encore assez complète pour que nous ayons la chance d’apercevoir des aurores boréales, je sors de mon sac, pour la première fois, ma lampe frontale, pour écrire ces lignes.

Mercredi 19 août

Derniers miles pour rejoindre Oqaatsut. Nous dégustons ces ultimes moments et prenons notre temps dans le dédale des icebergs pour jouer avec les baleines.

Dernier bivouac sur la petite ile, face à Oqaatsut. Je monte au sommet. De là, j’aperçois le petit village où va se terminer notre périple, mais aussi tout le trajet que nous avons accompli.

Tout en haut, face à l’antenne, je sors mon téléphone. Les quatre barres de réseau me chauffent le cœur et mon message part à l’autre bout de la terre :

« Vous avez le bonjour des baleines à bosse ! »

Un moment passe. Tout en silence et en attente.

« Je suis tellement content d’avoir de tes nouvelles ! »…

Décidément je ne suis pas faite pour être un Robinson…

Jeudi 20 août

Nous pensons notre voyage terminé et pourtant une dernière surprise nous attend à l’entrée du village : la masse énorme d’un rorqual, en partie dépecé. Une vingtaine d’hommes de tous âges, couteau et scie à la main découpent la bestiole. Les roches sont couvertes de morceaux de viande. Plus loin, sont amoncelés des rectangles épais de graisse ; des entailles servent de poignées. Un ballet de petits bateaux  s’approchent et repartent : chacun vient chercher son morceau de viande.

 

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Nous nous arrêtons. Un homme, jeune, parle un peu anglais. Il nous donne du matak  : la friandise groenlandaise. Il s’agit d’un petit bout de peau et de graisse qu’il prélève devant nous sur le dos de la baleine. Il s’en régale, Steph aussi, quant à Sandrine et moi…

 

Jeudi, fin de matinée

Nous sommes au rendez-vous pour rendre les bateaux. Tout s’est bien passé. Nous n’avons pas eu à actionner la balise de détresse !

Je comprends que la réussite d’une expédition comme celle-ci ne dépend pas de la chance ou d’actes héroïques, comme le voudrait mon imaginaire nourri de romans d’aventure ! Elle découle principalement d’une préparation méticuleuse et d’une vigilance de chaque instant. Des erreurs, des oublis, des maladresses, du matériel inapproprié ont peu de conséquences sur nos randonnées en Bretagne. Ici, ils peuvent mettre en péril notre aventure et notre sécurité. Pas moyen d’abandonner si on est fatigués, de racheter du matériel perdu ou abîmé, de se réapprovisionner en vivres, de passer un coup de téléphone pour régler un problème…

Je réalise aussi à quel point la nourriture est essentielle sous ces climats difficiles. Les repas, les en-cas, sont des moments importants sur le plan physique et psychologique. On mange davantage, bien sûr et il est important de savoir que l’on n’a pas besoin de se rationner. On privilégie les boissons et les plats chauds pour lutter contre le froid. Les glucides, rapides et lents,  sont la base de notre alimentation. Et les diverses platées de féculent correspondent exactement à ce que réclame le corps sous ces latitudes. Je me souviens d’un voyage en Islande où les plats lyophilisés n’arrivaient jamais à venir à bout de ma faim. Ici, pâtes, lentilles, riz, céréales agrémentés de sauces variées procurent une agréable satiété tandis que les soupes réhydratent le corps. Et les douceurs, chocolats et friandises, sont les meilleurs antidépresseurs qui soient lorsque le temps est mauvais !

Je réalise aussi combien la cohérence du groupe est indispensable. Nous avons vécu à trois pendant ces jours, ces nuits,  sans nous quitter un moment, sans voir personne d’autre. Toute notre énergie a été occupée à vivre le quotidien. J’imagine combien la gestion des conflits doit être très difficile quand on est fatigués, que l’on a peur ou que l’on a froid.

« Tout le monde va bien ? »  Cette question a rythmé notre quotidien. Se sentir en sécurité, sentir que l’on a toujours un œil sur vous et s’inquiéter des autres,  donne des forces et stabilise l’esprit.

Et surtout…

Partager ces grands moments en si bonne compagnie, les nourrir d’humour, de complicité, de légèreté et d’enthousiasme,  a offert un goût incomparable à cette si belle navigation au pays des glaçons…

 

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Informations pratiques

Y aller

Nous sommes passées par Copenhague. De là, nous avons pris un vol Air Greenland pour Kangerlussuaq (aéroport international). Puis un dernier vol pour Ilulissat. Une autre possibilité consiste à passer par l’Islande.

Nous avons pris nos billets dès le mois de décembre car les vols se remplissent vite à cette époque de l’année. Il est important de prévoir une marge de sécurité (au moins 24 heures), à Copenhague, pour le retour. En effet, il y a souvent des retards conséquents sur les vols Air Greenland.

Nous avons mis 32 heures pour rejoindre Ilulissat, et plus de 48 pour en revenir !

Louer des bateaux

Nous avons loué des Exodus (Dagger) qui se sont révélés être de très bons bateaux. Les kayaks et le matériel (jupe, pagaie, gilet) étaient neufs. Nous sommes passées par l’agence : GPI Greenland / North Greenland Adventure à Ilulissat, tenue par un sympathique Catalan, Marc Carerras.

Il est également possible de louer des kayaks via Manche Ouest (Christian Scalbert).

L’itinéraire

Tour de l’ile Arve-Prinsens dans la baie de Disko : 280 kilomètres.

Le matériel

  • Sur l’eau : combinaison étanche Typhoon. Sous-vêtements chauds, gants (soie +Mappa ou manchons ou néoprène), bonnet, tour du cou.
  • Sur terre : sous-vêtements chauds, pantalon de randonnée, polaire, anorak, chaussures de marche imperméables, bonnet, gants, cape de pluie.

Tente individuelle, couverture de survie épaisse sous le tapis de sol, drap polaire, duvet de montagne.

Nous avons utilisé un réchaud à alcool et nous avons pu, lorsque la météo le permettait, faire du feu en ramassant brindilles, lichen ou parfois palette échouée.

On trouve dans les supermarchés d’Ilulissat tous types de combustibles et recharge de gaz.

Panneaux solaires pliants pour recharger les batteries de l’appareil photo.

La nourriture

Nous avons envoyé par la poste au mois de mai la nourriture pour 17 jours de façon à ne pas perdre de temps à l’arrivée en achat et conditionnement. Il est possible, cependant, de faire son ravitaillement à Ilulissat. Les magasins sont très bien achalandés.

Prévoir des repas simples et caloriques, principalement à base de céréales : pâtes, riz, couscous, lentilles…

  • Petit déjeuner : pain, confiture, muesli, lait en poudre, thé, café.
  • Déjeuner : soupe, céréales (cuites la veille), saucisson…
  • Diner : soupe, céréales, sauces, fromage, sardines…
  • En cas : chocolat, fruits secs, barres de céréales
  • Boissons chaudes : thé, café

Nous avons agrémenté nos repas de notre pêche et cueillette : morue, moules, myrtilles, bolets.

 

Contenu d’un colis de nourriture envoyé par la poste pour 1 personne

Contenu d’un colis de nourriture envoyé par la poste pour 1 personne

Le logement à Ilulissat

L’auberge de jeunesse est rustique mais sympathique.

Navigation/ Sécurité

  • Cartes disponibles chez « Grand Nord, Grand Large » ou sur le site d’Aventure Nordique.
  • Pas de prévision météo. Se baser sur l’observation
  • Balise de détresse.
  • La VHF est de peu d’utilité. Elle nous permet cependant de rester en contact entre nous.
  • Téléphone portable : du réseau uniquement à proximité des villages et parfois sur les hauteurs.
  • La location d’un téléphone satellite peut être un élément de sécurité supplémentaire.

 

Le coût (prix de revient par personne)

  • Billet d’avion pour Copenhague : 235 euros
  • Billet d’avion Air Greenland : 1000 euros
  • Location du kayak : 850 euros pour 17 jours
  • 2 nuits à l’auberge de jeunesse d’Ilulissat : 90 euros
  • Hôtel à Copenhague : 40 euros
  • Transfert en bateau d’Ilulissat à Oqatsut : 100 euros

Total : 2315 euros (non compris la nourriture et l’équipement)

 


« Trois filles sur trois bateaux », trois semaines en baie de Disko ! – France, Steph et Sandrine – Récit et photos France Hallaire – Eté 2015

11 commentaires

nespou

Très joli recit, sensible et poétique. Mais aussi un formidable retour d’expérience. Bravo les filles

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Lisou

Quel plaisir de voyager avec vous à travers ce bel écrit! Un grand plaisir à lire, à imaginer votre quotidien, à avoir froid avec vous, à être émerveillé aussi souvent! Merci! Bravo l’équipée!

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domi

Vous êtes super les filles, j’ai un peu peur pour vous pendant votre récit, mais je sais que vous êtes revenus en un seul morceau .A quand le prochain voyage?

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letellier Véronique

Ça fait rêver. Ça demande beaucoup de préparation mais le résultat en vaut la peine. Photos magnifiques surtout celle des oiseaux sur l’iceberg. Merci pour ce beau récit.

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Ardouin

J’aime!!! Bravo les filles pour votre aventure bien organisée et réussie. Vous êtes fortes dans vos têtes et dans vos corps…Continuez la même chose dans votre vie de tous les jours.

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Sylvie

Très belle aventure humaine dans une nature austère et récit bien écrit.
Merci pour ce partage…

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