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Lapin Kulta, l’or au creux des vagues : une semaine de canoë-bivouac en Laponie

«- Surmaköngäs !», ça sonne déjà comme un choc. Comme le nom d’un monstre sombre et froid, sorti d’une histoire épique où les rivières dévorent des expéditions entières. La jeune finlandaise qui nous loue l’un des canoës ne laisse pas le doute s’installer. Elle enchaîne directement son prochain coup : « C’est sûrement un de ceux dont il faut se méfier, surma, ça veut dire la mort ! ». Échange de regards débutants entre membres de la pauvre « expédition » que nous constituons, quatre trentenaires, Claire, Laurie, Guillaume et Jonathan, promis à une fin funeste avant même de s’être mouillé les pieds.

« – Vous avez besoin de casques ? » Là, on commence à se dire que Django, le chien, va peut-être aussi avoir besoin d’un gilet de sauvetage.

Quelques minutes plus tard, le convoi funèbre s’élance depuis Saariselkä vers le sud le long de l’artère de bitume qui irrigue l’Est de la Laponie finlandaise, entre Inari et Rovaniemi. Les collines dénudées du parc national Urho Kekkonen s’annoncent et la vue s’étire par dessus l’ondulation des pins. Nous repiquons alors vers le vert sombre de la taïga, hérissée des épicéas les plus nordiques du pays, et prenons la route de terre en direction de Kuttura.

Kuttura, quelques maisons groupées sur la rive nord de l’Ivalojoki, de l’autre coté d’un pont d’acier, au bout de quarante kilomètres d’ondulations. La piste monte et descend le long des reliefs sableux que l’océan arctique a laissé en se retranchant vers le nord, abandonnant derrière lui l’immense lac Inari : notre destination, après six jours et quatre-vingt-dix kilomètres sur la rivière. La camionnette survole bosses, nids-de-poules et tôle ondulée, la remorque rebondit derrière, de flaques en flaques, la boue crépissant les canoës et finissant d’entacher notre crédibilité.

Départ de Kuttura

 

Les sacs étanches sont alignés sur la rampe qui mène à la rivière, taches de couleurs vives qui tranchent dans le sombre de la forêt, les nuages gris déteignent sur les vaguelettes soulevées par un petit vent contrariant. Au moment de nous quitter, la fille de la location nous lance un dernier encouragement : « Mon collègue vient de rentrer de sa descente, la rivière est montée de cinquante centimètres entre son départ et son retour, il y avait des vagues de un mètre. Ça va être drôle ! ». Nous agitons nos bras pour un dernier au-revoir à la camionnette qui repart vers la civilisation, j’ai juste le temps de lui crier de dire à ma mère que je l’aime !

Mais déjà, le ciel qui hésitait encore, se déchire brutalement et les premières gouttes nous obligent à enfiler nos cirés pour pousser les bateaux à l’eau. L’après-midi est déjà bien avancée, mais puisque nous sommes début août et qu’à cette latitude le soleil n’est pas pressé, nous avons décidé d’avancer un peu avant d’installer notre bivouac. Il n’y a que quelques petits rapides à passer avant la cabane qui jalonnera la fin de notre première journée.

Les pagaies s’activent, les pales s’enfoncent peu à peu en rythme. Les muscles s’échauffent et le paysage défile. Les premiers mètres des berges sont couvertes d’herbe haute, les petits bouleaux et les saules se retranchent à l’abri des hautes eaux. Les rennes en profitent, nous admirons les bois des plus gros mâles, qui broutent placidement le long du courant. L’averse s’est arrêtée, le ciel se teinte de bleu et alors que les rives se redressent au passage d’une gorge, les rayons du soleil viennent illuminer les embruns soulevés par le premier rapide.

Les bateaux s’engagent l’un après l’autre dans les veines d’eau. Il y a un peu de débit mais rien d’extrême. Nous retrouvons les sensations éprouvées quelques semaines plus tôt dans le sud du pays, dans les rapides de la Jongunjoki ou le long du Välyväylä. Nous passons entre les blocs de granit arrondis et par dessus des bans de galets. Nous croisons quelques pêcheurs à la mouche et une jolie barque en bois motorisée qui propulse doucement une famille vers l’amont de la rivière. Malgré ces quelques rencontres rapides, l’ambiance s’installe. La rivière se perd dans la réserve sauvage de Hammastunturi et s’écarte de la civilisation. Les routes sont aussi loin que le réseau téléphonique et le flot nous entraîne plus sûrement qu’un GPS sur l’itinéraire des pionniers et des chercheurs d’or.  Quand nous arrivons à la cabane, les murs de rondins fument au soleil qui à l’air de s’installer de manière un peu plus durable. Ce qui nous laisse envisager un lendemain avec moins de couches de vêtements. Pour l’instant le mercure du thermomètre ne veut pas passer au dessus de 10°C.

Feu de camp

 

Le réveil sonne à 7h pour annoncer le deuxième jour de notre descente. Un peu anxieux par le descriptif donné par le topo, nous poussons les bols de thé fumant et étalons les feuilles imprimées depuis le site web des parcs nationaux finlandais. La lumière d’un ciel dégagé s’étale, rectangulaire, sur la table de la cabane augmentant encore le sentiment d’obscurité qui se dégage de la sobre liste des difficultés :

Möllärinkoski 550 / 1,4 m , 1:393 8km

Saarnaköngäs 700 / 3,5 m , 1:200 9km

Surmaköngäs 50 / 2,0 m , 1:250 10km

«- Ils disent que c’est celui du milieu qui est chaud …

– Comment ça chaud ? Ca devait être tranquille cette rivière !

– Non, non, c’est tranquille, faut juste jeter un coup d’œil avant.

– Hmm, … »

L’argument ne fait pas mouche et devant les explications un peu floues et le manque de points de repère nous décidons de faire un point avant chaque rapide un peu imposant.

Nous engageons les canoës dans le courant et nous laissons entraîner une bonne partie de la matinée. Les rapides sont assez ludiques, jamais assez gros pour faire vraiment peur, juste assez pour avoir de bonnes sensations et ne pas voir le temps passer. Nous descendons des bateaux quelques fois et essayons de deviner les meilleurs passages en s’aidant des indications du topo et nous préparant pour le pire. Le courant nous fait gagner pas mal de temps sur les parties plates et en début d’après-midi nous apercevons la cabane que nous nous étions fixés pour le soir.

Pas vu le rapide, le gros. Le mortel qui fait peur et coule les touristes. Passé la surprise, les sourires s’affichent sur les visages. Il ne nous reste qu’à profiter du reste de la journée pour pêcher, ramasser des framboises et préparer le barbecue.

Calzones au feu de bois

 

Forts de notre expérience grandie de passeurs de rapides, c’est quatre aventuriers qui poussent leurs embarcations à l’eau le lendemain matin. Les comparaisons vont vite, il suffit d’un canoë pliable et d’un chapeau pour que Lars Monsen et Nicolas Vanier nous tiennent compagnie. L’Ivalojoki s’habille des couleurs du Yukon et des projets démesurés s’échafaudent lorsque nous pagayons bord à bord. Alors que nous avons pris un peu d’avance pour passer un de ces rapides « pas-si-compliqués-après-tout », nous profitons du plat qui suit pour temporiser un peu et nous retourner vers le deuxième bateau. C’est alors que, malgré une coordination parfaite, et une trajectoire instinctive développée au cours d’une longue expérience, la proue du bateau semble plonger un peu brutalement sous la dernière vague. L’eau embarquée profite alors vicieusement d’un coup de pagaie un peu trop déporté pour se déplacer brutalement sur un côté. Nous vivons alors notre première leçon de canoë, qui se double d’une intéressante démonstration de physique. Des notions telles que centre de gravité et poussée d’Archimède s’entremêlent pour faire un croche-patte au bateau qui se retourne immédiatement. Nous tirons de toutes nos forces sur les pagaies pour rejoindre les naufragés. Chacun dans sa tête essaie d’imaginer la meilleure des suites à donner à cet épisode. Les nageurs n’étant pas trop en difficulté et les rives toutes proches, nous décidons de nous concentrer sur le bateau. J’attrape une des cordes que me lance Claire, et avec Laurie nous essayons de remorquer le canoë chargé qui flotte sur le flanc, les sacs retenus par des cordes essayent de s’échapper comme les entrailles d’une baleine fraîchement harponnée le long d’un bateau.

Passage de rapides

 

Le plan d’eau calme se termine bientôt mais les cailloux de la berge ne sont plus loin. Plus que quelques coups de pagaie et l’histoire se termine bien. Nous avons bientôt rejoint Claire et Guillaume qui ont grimpé au sec, lorsque, aspiré par un courant, le canoë en détresse donne une brusque ruade en arrière. Je retiens de justesse la corde mais Laurie est désormais seule à pagayer. Nous voyons le bord s’éloigner malgré nos efforts et nous sommes tirés vers l’aval. Les deux bateaux passent un petit seuil en marche arrière et dans le contre-courant qui suit nous retentons la même manœuvre. Voyant que nous obtiendrons le même succès, nous devons nous rabattre sur un autre objectif : nous dérivons sur les blocs qui marquent un deuxième petit seuil. Il ne faudra pas les rater cette fois. Le courant nous amène droit dessus. Je profite d’être au plus près du rocher pour monter rapidement dessus et me cramponne comme je peux au canoë des amis qui nous regardent impuissants depuis la rive. Laurie tente de s’agripper elle aussi pour retenir notre embarcation, elle hésite à peine trop longtemps. Dehors ? Dedans ? Sans vraiment pouvoir choisir, ses pieds choisissent chacun la solution la plus sûr. Un dedans, un dehors, le bateau s’éloigne et le grand écart devient inévitable, et intenable. Nous avons un troisième naufragé. Laurie s’agrippe au bateau et se résigne à passer le rapide dans l’eau. Le chien se retrouve capitaine suite à la désertion de l’équipage, un voile d’incertitude passe sur son regard alors qu’il s’engage, sceptique, entre les cailloux. Isolé sur mon île déserte de deux mètres carrés, je vois Guillaume et Claire qui courent le long de la berge pour suivre Laurie.

Heureusement, les deux canoës séparés l’un de l’autre sont plus facile à manœuvrer et Laurie rejoint rapidement les copains à la nage en tirant le bateau avec elle. Je récupère une des pagaies que guillaume m’a remontée et fait passer avec la corde de secours. Une fois vidé leur bateau, il ne me reste plus qu’à descendre compléter notre troupe mouillée qui essore ses t-shirts et vide ses bottes une centaine de mètres en aval. L’occasion d’une petite photo de groupe ! C’est finalement notre seule fessée du voyage. Une petite remise au pas offerte par la rivière, pour notre éducation et le divertissement d’un chercheur d’or et de son chien, qui ont attentivement observé nos convulsions d’amateurs. Encore mieux que la télé !

Essorage après chavirage

 

La suite s’enchaîne sans péripéties notoires. La rivière commence à s’assoupir sérieusement un peu avant Ivalo et s’élargit en méandres un peu monotones sur la fin. L’occasion d’observer les maisons riveraines, les bateaux amarrés avec leur crête de cannes à pêches et les joncs qui viennent envahir le delta un peu avant Veskoniemi. Là, nous profitons encore une fois du bois mis à disposition pour nous cuisiner un dernier repas sur le feu. Le pain dore sur les broches de bois, la fumée vient couvrir nos vêtements du parfum de l’aventure. Nous regagnons le petit port et saluons un couple qui met à l’eau leur canoë.

7 commentaires

HERNANDEZ Christian

Félicitations Mr Perret !!! Tu aurais dû faire journaliste, tu as toutes les capacités pour faire ce métier, tes articles et photos sont super !!!

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julie clavier

Article agréable à lire et j’aurais jamais pensé à faire ce périple, ça donne des idées !!

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ferrebboeuf

A Lyon, dans la capitale des Gaules, en regardant le Rhône, j’ai des sensations aussi fortes. Ce que me confirme ce bon vieux Collomb…
Gérard, pas Christophe un marin lui).

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Lisa

Bravo Jonathan, on s’y croirait, à naviguer dans les rapides froids, finalement je suis bien dans mon lit au chaud à lire ça !
Continue, et à la prochaine aventure les copains !

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Jon

Merci à tous !
(Je viens de voir les commentaires !)

À la prochaine, sur l’eau ou autour d’une bière !

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