Afrique du Sud C'est vous qui le dites !

Fait d’hiver dans le Drakensberg

Certaines aventures prennent du temps à raconter. J’ai l’impression que c’était hier, et pourtant ce qui suit a nécessité trois ans pour arriver à une narration honnête. Le projet était fou, l’aventure incroyable, l’issue heureuse.

Été 2015 donc. Je ne peux me résoudre à attendre jusqu’à l’hiver boréal pour mes prochaines glisses en style nordique. Tout à fait inexpérimenté et sous-équipé, je me rends à Johannesburg avec skis de randonnées nordiques et petit matériel de randonnée. Un premier bus m’amène à Harrismith, où je peux commencer l’approche. La suite est romanesque.

Technique d’approche

Après le bus de ligne tout-confort, j’emprunte un bus aux couleurs plus locales. En chemin on observe mon visage pâle et naïf avec un vif étonnement et des rigolades étouffées. Je ne réalise pas encore que les blancs et les noirs ne se mélangent pas en Afrique du Sud, même vingt ans après la fin officielle de l’apartheid! Un agent de sécurité me met en garde contre les criminels, tandis que le chauffeur recommande de me cacher dans une épicerie de l’immense bidonville de Phuthaditjhaba.

Pourtant j’ai l’impression que des origines en Afrique du Nord rendent ma présence légitime en Afrique du Sud. A l’arrière-boutique de l’épicerie je préfère finalement la base-arrière des taxis, où un chauffeur accepte de m’avancer des derniers kilomètres jusqu’au pied du Drakensberg.

 

La chaîne de montagnes est majestueuse… au sens propre car c’est le mur d’enceinte d’un royaume ancestral!

 

Mont-aux-Sources

A l’entrée du parc naturel je signe le registre des visiteurs, sous l’œil incrédule des gardiens. Sur l’étroit sentier qui mène à Mont-aux-Sources, je croise des colonnes de randonneurs en rang d’oignons sortis pour la journée. Je m’attarde volontiers avec les dernières âmes humaines qu’il m’est donné de côtoyer avant des jours.

 

Le sac d’expédition sur le dos et les skis en bandoulière, il faut encore grimper d’impressionnantes échelles de métal pour accéder au toit de la montagne.

 

Les hauts de Hurle-vent

Un refuge de rangers m’abrite une première nuit. Pendant des heures le vent soulève et rabat violemment la tôle du toit. Sur ces hauts-plateaux le vent vous souffle dans l’oreille jusqu’à la folie, et vous donne envie de crier de toutes vos forces. Ce qui ne pose pas de problème en soi tant le voisinage est inexistant…

 

 

Jusqu’ici tout va bien…

A l’affût des rares abris providentiels, je passe la deuxième nuit dans la case minimaliste d’un berger. Au petit matin, le toit percé de part en part laisse passer la neige, qui tombe délicatement sur le duvet.

 

Le jour levant éclaire un spectacle magnifique.

 

A part l’enneigement trop faible pour skier, les choses se passent plutôt comme prévu. Pour une raison précipitée – la solitude nouvelle, un vent de panique, que sais-je ? – l’envie me prend de descendre dès la vallée suivante, plutôt que de pousser jusqu’à Cathedral Peak. Ce jour-là je prends alors deux mauvaises décisions.

1ère mauvaise décision (anomalie non bloquante)

Les hauts-plateaux sont flanqués de cols étroits comme les meurtrières d’une longue muraille. La promesse de retrouver le plancher des vaches que l’on aperçoit déjà au loin est alléchante, si bien que je décide d’emprunter ce col (pass):

 

 

Je regarde la première carte, que j’ai autour du cou. Le col en question est Fangs Pass.

 

Je ne sais plus bien si dans mon empressement j’ai mal lu la deuxième carte, ou si je ne l’ai pas consultée à ce moment-là. Toujours est-il que Fangs Pass n’est pas praticable et qu’un sens interdit l’indique clairement sur la deuxième carte. Je suis persuadé d’être à Hwanga Pass, soit un col plus loin, probablement à cause des changements d’échelle et d’orientation entre les deux cartes. Avec du recul je ne suis pas fier de cette erreur!

 

 

S’ensuit une descente infatigable de mille mètres de dénivelé. Il n’y a plus de neige à cette altitude, et les rochers laissent la place à une végétation abondante. En chemin je trouve le sachet-repas d’un randonneur qui gît (le sachet…) dans une modeste cavité. A-t-il dormi (le randonneur…) contre l’âpre rocher, ou bien a-t-il sagement fait demi-tour ? Un chamois m’observe d’un air perplexe depuis un surplomb : même lui ne s’aventure pas par ici. La contemplation laisse place à la stupeur quand je m’aperçois qu’un rocher de la taille d’un immeuble de trois étages barre la voie.

2ème mauvaise décision (anomalie bloquante)

C’est une règle élémentaire qui m’est encore inconnue : descendre seulement si on est sûr de pouvoir remonter ! Malheureusement je n’étudie pas sérieusement l’option de faire demi-tour. Je passe plutôt en revue les possibilités pour descendre :

  • Effectuer une chute tactique de plusieurs mètres et faire confiance à la gravité, matelas gonflable devant et sac-à-dos derrière ?
  • Tenter une descente par la gauche du rocher en me coinçant entre deux parois comme Splinter Cell ?
  • Descendre à mains nues par la paroi de droite ?

Je passe la nuit la plus épouvantable de toute ma vie: mal installé entre deux rochers, j’ai chaud, j’ai froid et je tremble de peur en pensant à ce qui m’attend le lendemain. Aux premiers rayons du soleil je me lance par la droite, le sac d’expédition toujours sur le dos. En revanche j’abandonne la housse des skis en l’accrochant à la paroi, car si je les vois dégringoler mon corps suivra à coup sûr, comme happé par le vide !

Par quel miracle suis-je parvenu à descendre une paroi verticale de quinze mètres en agrippant tout mon poids à des touffes d’herbes? Je découvre que le corps est capable d’efforts surhumains lorsqu’il est gavé d’adrénaline par la perspective d’une mort imminente. Le répit est de courte durée. Un peu plus loin, c’est un précipice infranchissable qui met un coup d’arrêt définitif à ma progression.

 

Il est seulement 9 heures du matin, et la balade est déjà terminée pour aujourd’hui.

 

Dans le sens de la rivière

Comme un requiem en forme de roman photos, je vois ma vie défiler à toute vitesse. Ce n’est donc pas qu’une expression ! Rapidement j’envisage toutes les fins possibles :

  • De l’eau coule de la montagne en abondance, alors je ne pourrai pas être déshydraté. Je pourrai finir mes provisions puis attendre de mourir de faim, mais ça prendra des semaines.
  • Je pourrai me jeter dans ce précipice si l’attente est trop douloureuse, quoique le base jump sans parachute soit un peu contre nature !
  • Je pourrai encore me trancher une veine ou une autre dans le sens de la longueur (“down the river, not across the street” comme j’apprenais plus tard).

Puis une voix martèle doucement dans ma tête: “continuer à vivre pour embrasser les miens”. Incroyable comme il est facile de dire qu’on aime dans un moment de grand péril. Je sors mon téléphone de sa veille et… chose inespérée je capte faiblement un réseau, même l’Internet mobile! Je passe difficilement quelques appels aux numéros d’urgence, je contacte un ange-gardien par SMS qui relaie à l’ambassade de France. Je finis aussi tant bien que mal par obtenir mes coordonnées GPS. En attendant d’éventuels secours, j’installe la tente et je dors pour ne pas sentir la trouille, ni mon corps qui se liquéfie.

La chevauchée des Valkyries

La délivrance est progressive et chaque palier de décompression apporte son lot d’émotions :

  • 36 heures après le SOS, j’entends le premier hélicoptère à des kilomètres de ma position. Il n’a pas encore les bonnes coordonnées et cherche dans une vallée voisine, mais au moins je sais que le message est passé.
  • J’aperçois un hélicoptère passer haut dans le ciel. Lui ne me voit pas.
  • Je suis en contact avec le chef des secours, à bord de l’un des appareils. Il sait où je me trouve grâce à de nouvelles coordonnées GPS, exactes cette fois !
  • Deux hélicoptères sont en vol stationnaire face à moi, et confirment le contact visuel. L’approche est lente et dangereuse à cause de vents puissants.

Dans son tourbillon le filin du treuil m’extrait de ce huis-clos. Je vois tour à tour s’éloigner le matériel abandonné, le piton rocheux de mon isoloir, et la toile de tente chassée au loin par le souffle de l’hélicoptère.

 

Orange is the new black.

 

Nous atterrissons sur une première base au pied de la montagne. Là nous posons devant les hélicoptères pour immortaliser le succès de la mission. Quelle photo mémorable ce doit être, accrochée dans le bureau des secouristes, aux côtés des autres rescapés. Alors que je n’avais aucune idée de la qualité des secours en Afrique du Sud, ce sont en tout un hélicoptère de reconnaissance, deux hélicoptères Super Puma, une demi-douzaine de secouristes et des dizaines de militaires de la South African Air Force qui ont participé directement aux secours. Le vol en hélicoptère était tellement coûteux qu’aucun organisme ne m’a fait payer, ni même demandé de justifier d’une quelconque assurance.

 

 

Je reste à la plage

L’armée et les secouristes me déposent à Durban au terme d’un baptême d’hélicoptère inespéré. Le matin dans la montagne, et le soir au bord de l’océan ! Je suis un peu choqué par les événements et réponds de manière évasive aux journalistes qui me contactent. Le lendemain en ville, quelques journaux font de ce fait d’hiver leur Une, et des pancartes en font la promotion.

 

Randonneur secouru : “je reste à la plage”

 

Embarrassante ambassade

La semaine suivante, de retour à Johannesburg je suis reçu par le consul de France en personne. Alors que nous débriefons dans son bureau, le chef des secours appelle au même moment ! Et une question embarrassante revient: comment en suis-je arrivé là? Je ne peux toujours pas répondre clairement pourquoi, même plusieurs années après l’incident. Les choses n’arrivent pas par hasard, mais je ne voulais pas non plus me mettre dans une telle situation. Je voulais skier sur les hauts plateaux…

Africa is not for sissies

L’imprudence se paye cher, comme nous le rappellent des histoires tristement célèbres : Gabriel et la montagne dans la même région du globe, Into the Wild que je regardais quelques jours seulement avant de partir… Ces histoires nous mettent en garde autant qu’elles nous inspirent.

Dans les jours qui suivent cette mésaventure, des articles sur Internet reprennent le fait divers. “L’Afrique, c’est pas pour les princesses!” disait-on à mon égard. Je salue le courage des sauveteurs qui se mettent régulièrement en danger pour sauver des vies, et la finesse dont ils font preuve pour ne pas vous faire culpabiliser davantage.

Pour ceux qui en réchappent, la leçon est apprise et se suffit à elle-même. Ça ne veut pas dire de cesser les raids en solitaire pour autant, mais de redoubler de prudence: attitude humble, itinéraire stricte, téléphone satellite, chargeur solaire, doublement du matériel, etc. Nos smartphones sont truffés de capteurs, encore faut-il pouvoir les utiliser le moment venu! N’attendons plus d’en avoir besoin pour installer les applications qui peuvent nous sauver: afficheur de coordonnées GPS, boussole, altimètre, luxmètre à minima.

2 commentaires

Vogel Johan

Très vraiment un beau gosse.
Très belle écriture
J’attends le récit du grand Nord.

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