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Traversée des Vosges Nord-Sud en VTT : par tous les temps !

Pas vraiment ce qu’on appelle un cycliste… plutôt un aventurier de bac à sable…
Dire autre chose serait mentir… Quoi qu’il en soit le coté obscure de la force (le décès brutal de mon ami d’enfance en réalité) me poussait à relever ce défi qui me trottait dans la tête depuis longtemps : 9000 mètres de dénivelé, 420 km de VTT.

Je décidais de rompre avec mon quotidien pour me ventiler l’esprit j’allais donc partir une semaine sur le TMV (traversée du Massif Vosgien en VTT).
Ce massif représentait beaucoup pour mon vieux pote et moi, nous y avions bivouaqué si souvent jeunes scouts, tels des spartiates à la belle étoile : je voulais lui rendre un dernier hommage (je n’avais pas eu le temps de lui annoncer que j’allais être papa à mon tour)…

J’achetais donc un peu de bagagerie pour équiper mon VTT, sacoche guidon/sacoches arrières, j’ajoutais aussi des gardes boues, je dressais une check list…

J’avais bien parlé de cette idée d’escapade VTT à un ami mais son OUI avait été trop timide pour être fiable (son vrai problème était familial : je ne lui en voulais pas). Je lui en avais parlé sans grands espoirs de toute façon, je savais que j’allais partir seul. Ça n’était pas vraiment nouveau mais cette fois j’allais partir plus longtemps que d’habitude et en vélo de surcroit.
Ce périple n’avait rien de bien exotique mais c’était ça ou rien… et je savais que j’apprendrai quelque chose de cette nouvelle expérience, c’était aussi l’occasion de tester la « rando-cyclo ».

 

 

Traversée du Massif Vosgien : veille du départ

Dernier check  (Mi-Mai) : comme de bien entendu je galère pour ficeler mes bagages, comme d’habitude je me dis : « tu as pris des trucs qui ne servent à rien, tu vas regretter de les porter pour rien… »

Après une réflexion stupide et tellement prévisible Je fais l’erreur fatale… je retire une veste softshell et un cycliste windstopper… une erreur de débutant…

Tout le reste est OK : trousse de soins, Micro-tente (Rigel X2 Coleman), bâche de « secours », vêtements de nuits/chauds, vêtements de pluie, vêtements de route (2 tenues), scie câble, scotch armé, cordelette, couteau, frontale, sac de couchage ultralight, matelas autogonflant 2/3, micro réchaud d’alpinisme/quart US, un gel de massage, nourriture (pour une semaine complète en autonomie et éviter les emplettes).
J’ai prévu des pastilles pour purifier l’eau et 3 bidons d’un litre (il me faut pas mal d’eau pour la nourriture lyophilisée), cartes, topoguide, micro boussole Silva, appareil photo compact, petite brosse, petit chiffon, burette d’huile, chambres à air, (j’ai failli oublier la pompe !), maillon de chaine, clefs…
Dans tout ça j’oublierai quand même mon chargeur d’appareil photo…

Le tout étant compacté dans des sacs étanches (une obsession chez moi qui amuse beaucoup ma femme : suffit de dormir trempé une fois ou deux pour comprendre !) et rangé dans les sacoches.
J’opte également pour un sac de Raid 20 litres (peu-rempli) pour un peu plus d’autonomie au cas où j’ai à m’écarter de mon vélo et à emporter du matos (on ne sait jamais ce que réserve une galère !) J’ai des chaussures Trail Goretex aux pieds car je sais que j’aurai à marcher. J’ai environ 12 kg de matériel, mon VTT fait 12 kg, moi j’en fais 82…

 

Ma monture

Ma Monture

 

J’espère vraiment que les réglages de transmissions ne se mettront pas à déconner : ce sera assez dur sans ajouter en plus des problèmes techniques… et c’est le genre de truc qui me fait vite perdre patience. Normalement les plaquettes de freins sont Ok…

La météo annonce une dégradation dans quelques jours… les 3 premiers jours de « beau » sont une providence : avancer le plus possible avant de se taper une météo de M…, ce qui m’obligera certainement à ralentir, le dénivelé aussi.

Je fais le parcours Nord-Sud parce que j’habite près des Vosges du Nord (départ), pour petit rappel géologique : Les Vosges du Nord et Médianes sont constituées de grès rose qui présente souvent de beaux éperons rocheux et des petites grottes (point culminant 581 m), les Hautes Vosges sont granitiques et culminent à 1424 m (Nb : c’est avec ce granit que les rues de Paris ont été pavées pendant l’entre deux guerre !)

Jour 1 : 75 km /dénivelé 1541 m

Jour J, début de matinée : Ma femme m’expédie direction la frontière Allemande avec notre vieille ZX (qui nous a jadis trimbalé jusqu’au Bardenas…), elle me laisse au bord de la route à Wissembourg, je suis excité mais un peu ému… fini le planning et les check list à toi de jouer mon gars ! Honnêtement je n’ai pas vraiment étudié le parcours, j’ai regardé approximativement les étapes sur le topo, porte carte sur le guidon je commence à avancer.

 

Topoguide sur le guidon

Topoguide sur le guidon

 

J’ai naturellement une tendance « moteur diesel », la force tranquille : démarrage progressif, je pars donc avec calme mais un peu mal réveillé (les nuits sont toujours étranges les veilles de départ), je laisse chauffer mes jambes tranquillement par cette matinée légèrement fraîche et nuageuse (le temps idéal pour mon gabarit).

Je suis vite sous couvert forestier, la boue profonde et collante s’invite très vite sur le parcours m’obligeant à descendre du vélo rapidement et à me demander si je ne suis pas un peu con… les roues ont doublé de volume et se bloquent, je dois m’arrêter pour  les délester : heureusement ce passage est très court (quelques centaines de mètres), le soleil se pointe… ça va être une journée Reggae ! Quelques portions de route pour profiter de la lumière et commencer à me sentir dans le trip, ça roule !

 

Décor champêtre des Vosges du Nord

Décor champêtre des Vosges du Nord

 

Le premier jour se passe bien, je suis passé dans des villages typés Alsaciens vraiment jolis, les fontaines, les petites auberges bien entretenues… tout ça fait vraiment tourisme… c’est agréable j’ai oublié mes problèmes…

 

Le magnifique Grès Rose, caractéristique des Vosges du Nord et médiane.

Le magnifique Grès Rose, caractéristique des Vosges du Nord et médiane.

 

Le soir venu j’installe ma tente dans un petit coin charmant près d’une petite clairière, je suis à Lichtenberg, un chevreuil me tient compagnie pendant le casse-croûte : je me dis que c’est le plus bel écran HD jamais conçu ! La fatigue m’aidant facilement à délirer et à rire tout seul de mes âneries… je me dit que si quelqu’un me voyait il me prendrait pour un barjo…

Le spot est vraiment agréable et rassurant… je dors profondément et comme un loir, juste de vieilles habitudes : la frontale autour du cou, les chaussures grandes ouvertes à proximité,  vêtements à plat sous le matelas.

Ma tente est très basse et étroite : je ne peux que m’allonger et dormir (même pas me tenir assis), j’espère ne pas avoir envie d’uriner la nuit pour éviter la gymnastique mais évidemment ça rate…

Réveil tranquille : j’espère que toutes les nuits seront aussi efficaces ! Je remballe je n’ai pas encore de sensation de fatigue. Instant crucial la chaleur du thé, un morceau de cake, réchaud remballé… GO !

 

Petit déjeuner du matin n'arrête pas le pèlerin

Petit déjeuner du matin n’arrête pas le pèlerin

Jour 2 : 80 km/dénivelé 1720 m

Cette deuxième journée se déroule un peu comme la première à part que je m’enfonce vraiment dans la forêt épaisse, dans l’ensemble : le parcours est harmonieux, l’alternance portions roulantes et single track est équilibrée à mon goût…

Je ne croise pas un pèlerin à part quelques chevreuils et même des biches : c’est très sauvage. En dévalant des pentes un peu Rock’n roll après la Petite Pierre, je perds un bidon sans m’en rendre compte.

 

Une biche ! Le silence du vélo permet une approche discrète voir la collision et la panique (du cycliste et du gibier !)

Une biche ! Le silence du vélo permet une approche discrète voir la collision et la panique (du cycliste et du gibier !)

Pause cabane pour midi

Pause cabane pour midi

 

Quelques tronçons de descente assez longs demandent toute mon attention et j’ai souvent la sensation de faire du trial. Des coupes forestières, ornières et blocs de roches me forcent à être aux aguets et me pompent un peu de jus…

 

Petits aléas de parcours

Petits aléas de parcours

 

Debout sur les pédales, les doigts sur les manettes de freins, je m’applique à ne pas perdre l’équilibre, à viser juste… je réajuste les sacoches de temps en temps, check, pas de chute, ça va.
En fin d’aprèm j’ai mon premier coup de bambou, il fait toujours bon, j’ai dépassé Saverne depuis un moment : quelques sucreries rebooste un peu mon moral mais pas longtemps, pour l’instant ça se passe bien sauf que… essayant toujours de grappiller quelques kilomètres
je me retrouve assez tard le soir dans un secteur peu hospitalier et vraiment paumé dans la forêt : ambiance glauque ! Fond de vallons hyper sombre, sans visu, hyper humide, hyper encombré de branches… ça pue le sanglier ! Des bauges…
NON : je ne dors pas ici !

Mon bonhomme la nuit va bientôt tomber, tu n’as plus de jus pour avancer, tu fais quoi maintenant ? (J’ai déjà dormi dans ce genre d’endroit et c’est assez désagréable…)

 

Les zones humides sont communes ce qui permet de croiser des vaches écossaises qui s’en accommodent bien !

Les zones humides sont communes ce qui permet de croiser des vaches écossaises qui s’en accommodent bien !

J’essai, je pédale… prochain virage…Putain, c’est pas bon ! Ce n’est pas plat !

Je me rends compte que cette situation commence à m’énerver. Mais j’avance, je pédale comme un forcené… mon moral baisse à chaque déception : le temps me semble péniblement long… j’ai le cœur qui palpite, je n’ai même plus l’impression de transpirer…
ça fait combien de temps que je m’énerve ? Peut-être une heure ? Je regarde névrotiquement ma montre sans mémoriser l’heure qu’il est !…

Yes ! Un spot ! Fallait juste patienter un peu… Le pire c’est qu’à vol d’oiseau je suis à 15 kilomètres de chez moi (par chemin il faudrait en compter 25 et beaucoup de dénivelé…) : je ne me suis jamais aventuré dans ce secteur : j’avais espéré un moment dormir sur un rocher avec vue sur mon massif mais tout ça est tombé à l’eau…

J’installe ma tente à flanc de montagne près d’un énorme sapin tombé en travers d’un chemin à l’abandon. J’aperçois des villages et vergers assez loin dans la plaine d’Alsace que je surplombe très nettement, le ciel est dégagé.
La nuit commence très bien mais comme à chaque fois que je suis « trop fatigué » : le réveil est un peu précoce 2 heures du matin… je m’ennuie un peu… tant pis, je crois me rendormir vers 4 heures…

 

Lever de soleil

Lever de soleil

Jour 3 : 70 km /dénivelé 1781 m

L’arbre qui m’a servi de protection naturelle est mon premier obstacle de cette 3° journée.
Le versant étant raide je ne pouvais pas passer par le coté cime (trop bas), ni par l’amont perché plusieurs mètres au-dessus du passage : impossible de monter mon vélo tout seul et encore moins sans corde !

 

Les chutes d’arbres sont fréquentes dans le massif

Les chutes d’arbres sont fréquentes dans le massif

 

Finalement j’ouvre un petit passage en coupant quelques branches et transbahute mon matos en plusieurs passages (sacoches démontées) pour franchir le tronc de cet arbre énorme.
Le transfert du vélo est quand même une galère : le guidon tourne, les rayons et les pédales se prennent dans les branches qui font fantastiquement élastiques pour mieux me contrarier et la branche castratrice attend mon faux pas…
Je suis debout sur des branches sous tension, en équilibre précaire avec mon vélo désarticulé à bout de bras, je pousse des cris d’ours en rut pour franchir le tronc : Quel sketch !

Je renouvelle l’opération car un arbre peut en cacher un autre 😉

 

La forêt à perte de vue

La forêt à perte de vue

 

Affaire classée : Après une descente parmi les grands sapins j’arrive dans mon premier village à Obersteigen, j’interpelle une jeune femme charmante qui va quitter sa maison avec ses jeunes enfants : je n’ai plus d’eau… ce sourire fait plaisir et me laisse quelques instants songeur…

Plus tard dans la matinée je fais une descente très longue après le col des Pandoures (encore un nom hérité de l’histoire du Massif) : elle est un peu gâchée par des traverses d’écoulement qui m’obligent à tirer trop souvent sur le guidon pour ne pas éclater mon pneu… cette descente est interminable, je vais payer cher de l’autre côté…
J’arrive dans la vallée de la Bruche. Je retrouve la civilisation une petite heure, la circulation des voitures, les commerces, le bitume, le plat…

Je traverse un petit bourg, je vois une boulangerie… je commence à fantasmer, le peu que j’ai aperçu par la vitrine… je salive… Une supérette !!! Je m’arrête !
J’ai déjà dévoré tous mes arlequins : je remplace par d’autres bonbons qui auront beaucoup moins de succès ! Un énorme gruyère : Génial ! Du pain, du Saucisson ! J’achète !!! Je récupère mon vélo qui m’attendait devant, c’est reparti…

J’attaque une montée sur macadam horrible, la pente est très raide (même en voiture je pense), j’ai chaud, trop chaud, je souffre, je descends du vélo… je pousse mon fardeau de 25 kg, il n’y a pas d’air, c’est désagréable et mes lombaires n’apprécient pas le déhanché… j’ai le cœur qui s’emballe, je ne trouve plus mon rythme…

Je remonte sur le vélo, je pédale dans la semoule : ça me saoule, j’en ai marre, je n’avance pas, je m’énerve, la colère monte, mais la fatigue me rappelle à l’ordre aussitôt… après un effort inhumain j’arrive enfin dans ce bled que je maudis : Grendelbruch !

Mon répit est de bien courte durée : le chemin continue plus haut, toujours sur une satanée route de bitume… Un peu avant je m’arrête pour attaquer ce gruyère, en plus il y a une table et un banc en bois à côté des vergers ! Un selfie, je respire un peu, j’y retourne. C’est clair aujourd’hui je suis dans le dur.

 

Vue sur un village depuis le parcours

Vue sur un village depuis le parcours

 

Pour attaquer une descente de plus J’ai sorti l’Ipod… De la cornemuse ! Ce son m’a toujours galvanisé, c’est tellement puissant ! Je me sens pousser une âme de guerrier : Je suis William Wallace et sa horde « C’est mon île ! » (Mytho moi ?), grâce à ça j’avance toujours…

J’arrive à Ottrot ! Je suis ébahi par des truites énormes !  On croirait des saumons ! Magnifiques ! Pourquoi je n’ai pas un petit lancer ! M…. ! De toute façon, c’est impossible de braconner à cet endroit ! Une maison quelques mètres derrière moi et en plus ce n’est pas mon style mais là… c’est mon instinct de pêcheur qui parle !

 

Ces truites me rendent fou !

Ces truites me rendent fou !

 

Après une hésitation car le balisage ne me semble pas très clair (peut être que c’est moi qui perd ma lucidité?) : je me lance sur le sentier qui attaque la montagne direction le Mont Saint Odile, je pousse mon vélo chargé comme une mule sur ce sentier étroit et ombragé,  je n’ai plus envie de pédaler, je dépasse un hollandais en short, chemisette rayée et sandalettes avec un vélo « à l’ancienne » et des sacoches, nous échangeons un « bonjour, bon courage » et nous quittons aussitôt… nos pédales ont failli s’accrocher

Honnêtement je me demande ce qu’il fout là…

 

Petit sentier pour monter au Mont Saint Odile

Petit sentier pour monter au Mont Saint Odile

 

Je me dis que c’est probablement un original et j’en conclu qu’il a dû penser la même chose de moi…

J’arrive enfin au Mont Saint Odile : c’est très beau, c’est vide… il n’y a quasiment personne ! Je profite du paysage qui domine la plaine d’Alsace… me pose à la terrasse du bar restaurant, profite du confort de cette chaise, allonger mes jambes, repenser à tout le parcours que j’ai déjà fait…

Je prends une bière et je sors ces maudites cigarettes de cow-boy… ça me fait du bien de ne pas être en mode « cerveau débranché/pédalage ».

 

Une placette du Mont Saint Odile

Une placette du Mont Saint Odile

Vue sur la plaine d’Alsace depuis le Mont Saint Odile

Vue sur la plaine d’Alsace depuis le Mont Saint Odile

 

Au moment de repartir je passe devant une cohorte de prêtres, je suis un peu étonné par leur manque d’empathie, à peine un regard, en reficelant un peu mes bagages j’écoute leur conversation…

Tout ça est extrêmement théâtrale, honnêtement c’est à pouffer de rire « Bonjour l’ami breton, comment allez-vous ? Votre chemin croise de nouveau le mien… » dit l’un deux d’une forte voix sortie d’on ne sait où : tous s’écoutaient parler les uns les autres de trucs dans ce style… (On aurait cru des mauvais comédiens ! Quel sketch !)

Trop content de me faire une bonne descente je me laisse emporter par la vitesse (une fois de plus) en profitant de l’air qui se rafraichit… après de longues minutes je suis surpris de ne pas voir de balises, je comprends amèrement ce que je viens de faire : je me suis planté de chemin et vu le relief, y a pas photo : t’as plus qu’à tout remonter ! Quel C… !

De nouveau au mont Saint Odile et ayant lamentablement analysé mon erreur je me lance sur le bon chemin. Les heures tournent, je sens cruellement le jour baisser… je suis en pleine forêt je sens la faim me tirailler, mes erreurs d’aujourd’hui m’ont fait faire des kilomètres en trop et maintenant je suis en retard…

 

Le balisage parfois sommaire

Le balisage parfois sommaire

 

Je pense que je vais devoir dormir n’importe où en forêt, ça m’embête de ne pas avoir le temps de me choisir un petit spot sympa…

Je sens un certain stress monter car aucun endroit ne me plait pour dormir, la faim me perturbe, j’en ai marre des barres de céréales, je n’ai pas le temps de m’arrêter…

Je commence à ne plus rien voir, je sens mes jambes se raidir, je pédale trop vite depuis que la nuit tombe, pourvu que je ne chope pas une crampe ! Je sors ma frontale et je roule dans ce faible faisceau…

Il est un peu moins de 22 h : je tombe enfin sur une route, une habitation : le seul endroit plat ici ! Je ne vais quand même pas m’installer dans le jardin sans demander ! J’hésite, Il est trop tard pour sonner…

Plus loin, le village, je cherche encore… ma frontale est faible, je ne vois pas bien loin… je ne vois pas de zone plane pour poser ma tente en toute discrétion et honnêtement je viens de perdre le courage de chercher.

Je passe devant une auberge ! C’est clair : je me paye une chambre ! Je suis au Hohwald.

Je rentre comme un forcené : sale, buff pirate sur la tête, frontale autour du cou, couteau pliant accroché sur la bretelle du sac à dos, mitaines sales, je sens probablement le bouc ! L’ambiance est feutrée, tout le monde déguste son repas…

je fais tâche dans le décor mais après avoir analysé l’ambiance je ris intérieurement… (La bête des Vosges !)

La chambre est royale, il y a même des plaques électriques ! Une douche, une petite bouffe, la télé vite fait pour la météo et un énorme Dodo (j’ai les joues toutes rouges ! Je suis mort ! Je me refais le film pittoresque des 3 derniers jours : Les châteaux, les Immenses forêts de pins, de hêtres, de Sapins, le Canal de croisière, les grottes, les Maisons troglodytiques, le Mont Saint Michel, le Mont Saint Odile…

 

Les maisons troglodytiques

Les maisons troglodytiques

L’Auberge de la bête des Vosges !

L’Auberge de la bête des Vosges !

Jour 4 : 57 km/dénivelé  2230 m

Je m’offre le luxe d’un petit déjeuner et je repars (en me disant que tout sauvage que je suis la civilisation a du bon !). J’ai profité du luxe et j’ai vraiment bien mangé, je me sens bien mais un peu moulu, la météo ne s’annonce pas très bonne, je veux gagner du temps et je ferai peut être impasse sur la pause à midi…
Je roule, il fait frais, les premières gouttelettes me tombent dessus sur les premières hauteurs, vraiment pas de quoi s’inquiéter, je vais mon chemin : les petites portions de singles track sont assez ludiques, je m’amuse un peu, je double un randonneur qui traverse les Vosges à pied, nous échangeons quelques mots, de vieux souvenirs… « Bonne route l’ami… »

 

Petit déjeuner royal !

Petit déjeuner royal !

Le vignoble Alsacien

Le vignoble Alsacien

 

En fin de matinée : je suis aux environs du Haut Koenigsbourg, Je ne peux m’empêcher de repenser à mon premier camp scout dans les années 90, nous étions installés à quelques kilomètres du château : le camp la nuit, les longues marches/azimut, les ronces, les moustiques, les taons, le lever des couleurs à la fraîche, les mollets trempés par la rosé, que de vieux souvenirs qui ont marqué mes guibolles et mon esprit… D’ailleurs dans la matinée j’étais passé dans un château ou j’avais bivouaqué avec ma troupe en… 1991 ! (inutile de vous dire l’émotion)

 

Le château dans lequel nous avions bivouaqué pendant un raid de troupe scout en 1991 !

Le château dans lequel nous avions bivouaqué pendant un raid de troupe scout en 1991 !

 

J’adore cette ambiance

J’adore cette ambiance

 

Encore un château !

Encore un château !

 

Des nuages noirs commencent à déferler, je me suis arrêté parce que le vent devient menaçant : des petites branches cassées volent par ci-par-là, les bourrasques en disent long sur ce que je vais prendre.

 

Le temps commence à tourner

Le temps commence à tourner

 

Je me pose à un carrefour forestier assez dégagé et assez haut perché, je m’écarte le plus possible des arbres susceptibles de tomber. (Dans le massif des vents de plus de 70km/h peuvent générer des chutes d’arbres)
Je me cale dans un creux du talus. Enroulée dans une Bâche je prends des trombes d’eau mais je reste au sec.

Je ne suis pas vraiment stressé, plutôt contemplatif, cette puissance c’est impressionnant : Ce qui m’embête vraiment c’est comment je vais faire pour avancer dans ces conditions… combien de temps je vais devoir attendre… est-ce qu’il va y avoir de l’orage ?
J’en ai une peur bleue : une fois dans les Alpes j’avais entendu les « abeilles » et les impacts frappaient tout autour du col que je fuyais à toutes jambes…

Après 3/4 d’heure, ça se calme un peu, j’ai étudié rapidement la carte topo… Plan d’attaque : je vais avancer par petites étapes rapides (il y a des refuges ici et là qui pourront peut-être me servir), j’aviserai en fonction de l’évolution du temps.

Après 2 tronçons en mode express je reprends mon rythme normal, le temps est très frais mais il ne pleut plus. J’attaque une montée homogène qui me semble très longue, rectiligne, accrochée à flanc de montagne dans des sapins rabougris, je descends quelquefois du vélo pour rompre la monotonie… on dirait une voie de chemin de fer à crémaillère !

De l’autre coté la descente est mortelle : le vent est tel que je dois pédaler pour le contrer, je commence à avoir froid notamment au ventre, il commence à neiger… ça ne peut pas continuer, je m’arrête. J’enfile ma veste imperméable, la capuche sous le casque, un pantalon type Kway et surtout des gants et chaussettes Sealskinz (étanches et en laine Mérinos) que j’enfile au plus vite !

Je progresse péniblement dans le chemin de plus en plus boueux, de plus en plus glissant, l’itinéraire devient compliqué, le paysage est bientôt blanc. (La neige recouvre les troncs et les balises).

 

Neige et brouillard

Neige et brouillard

 

Au début je me sens vraiment bien dans mes vêtements mais progressivement la transpiration, la neige, alternée avec des giboulées me trempent et me glacent.

Quand j’arrive à mon point de chute : il est temps ! Il tombe des cordes depuis longtemps. Je suis à Aubure, au pied des Hautes Vosges : Le malheur s’abat sur moi : pas de place dans ce gîte ! Je peine lourdement à ressortir, de toute façon je suis mouillé jusqu’au slip !

Par ces conditions : planter ma tente dehors serait stupide et suicidaire… comment me mettre au sec sous ces trombes, dans l’état ou je suis je commence à avoir du mal à être lucide et mes doigts ne m’obéissent plus… je grelotte un peu… beaucoup…

Plus loin un autre gîte m’ouvre sa porte : la dame sourit sans retenue en me voyant et dit à son ami : « je n’ai jamais vu un monsieur trempé comme celui-là ! » J’ai peine à sourire mais j’essaye par politesse, je comprends très bien ce qu’elle veut dire ! J’ai l’impression d’être un gueux à l’entrée d’une église au moyen âge ! Une horrible gargouille !

J’abandonne mon vélo pour monter à l’étage, je n’ai pas le courage de ressortir de ma chambre, je suis collé au chauffage qui est tiède, il n’y a plus de place libre j’essaye d’y sécher tous mes vêtements qui goutent par terre…

Je n’ai plus trop le moral, j’ai l’impression d’être en hypothermie, la faim ne vient pas, tout est difficile, j’arrive à m’enfiler une soupe et quelques amandes fumées…

Je m’allonge au plus vite mais peine vraiment à me réchauffer… je prends les couvertures piquantes des autres lit du dortoir, en fait je suis malade, j’ai une terrible diarrhée… la nuit sera mouvementée mais je suis seul dans cette immense auberge, c’est même un peu étrange cette ambiance The Shining…

Je me traine dans ce couloir sinistre toute la nuit pour atteindre les toilettes… ça devient presqu’une habitude au bout d’un moment… (À peine recouché, j’y retourne)

Jour 5 : 30 km/dénivelé  750 m

Le lendemain, la première chose que je vois par la fenêtre est la neige qui couvre la montagne : je sais ce que ça veut dire…

Qu’en penses-tu ? Même si je n’ai jamais été un foudre de guerre je n’ai jamais abandonné… Si je dois finir en poussant mon vélo, je pousserai mon vélo !
Mes vêtements sont secs et chauds, je suis un peu reposé, j’ai parcouru plus des 3/4 du chemin !

La tête dans mon bol, je repense à un saut en transal qui ressemblait à un faux suicide tant je ne voulais pas ce jour-là, je repense à un horrible trail que j’avais rebaptisé « ma traversée du désert », au glacial passage à bovine de nuit pendant la CCC, à l’arête des bosses , à Kim Hafez dont j’admire le courage…) : pour trouver des forces je repense à toutes les fois dans ma vie ou j’avais dû rassembler tout mon courage pour avancer…

Mais honnêtement ça ne marchait pas vraiment…

Bouge un peu ! J’ai du mal à sortir du petit déjeuner même si clairement il est cruellement moins bon que celui de la veille et que le charme de la pièce ne me convainc pas…

Je réattaque l’ascension : la neige est à peine quelques dizaine de mètres plus haut que le village.
Mes « extrémités » Sealskinz (que je bénis pendant tout le trajet) me permettent de tenir un bon moment en ayant l’impression de maîtriser la situation mais avec la vitesse du vélo ou le vent, les gros flocons s’accumulent sur le buff que j’ai sur le nez (façon braqueur de diligence) et celui-ci est très vite gorgé d’eau glacée, il descend souvent sous le poids (l’expiration est chaude, l’inspiration est gelée… : ça tape vite sur le ciboulot), je dois l’essorer régulièrement pour ne pas boire la tasse mais j’ai bien d’autres soucis.

La batterie de mon appareil photo est HS à cause du froid, Idem pour mon téléphone (qui ne m’a servi qu’à rassurer ma femme), je sauve encore quelques photos avec mon Ipod qui me lâche aussi…

Heureusement j’ai ma casquette calée sous le casque : la visière m’empêche de prendre la grêle dans les yeux… le pantalon Kway trempé de l’intérieur est un enfer moite et collant : ne surtout pas s’arrêter !

J’arrive enfin au col du Bonhomme, décidément ce col je ne l’aime pas… j’y étais passé en raquettes il y a environ 20 ans ! Cette fois ci c’est avec un vélo mais je ne m’arrête pas…

Dans ce secteur les combats de 14-18 avait été très violents, il y reste quelques fortins, ces mecs-là ont vraiment morflé : de quoi j’ose me plaindre ! Je ne peux pas m’empêcher de refaire l’histoire, les campagnes Napoléoniennes gigantesques, le D-Day ! La condition de ces hommes pousse à l’admiration.

 

Un des vestiges de la ligne Maginot

Un des vestiges de la ligne Maginot

 

Je repense à Joseph, un ancien voisin quand j’étais enfant : résistant dès l’âge de 16 ans, il avait échappé à un guet-apens Allemand (Maquis de Viombois). Plus tard en Indochine, il est blessé et entend les soldats pronostiquer sur son cas : « ce mec est foutu, laissez-le là » un médecin arrive et le sauve in extremis 12 heures après !
Ce gars là avait reçu je ne sais pas combien de balles, d’éclats et il s’en était sorti à chaque fois !

Quelle est la résistance exacte du corps humain ? Jusqu’où l’instinct de survie peut-il mener un homme ? Existe-t-il vraiment une bonne étoile ? Autant de questions sans vraiment de réponse mais qui distraient mon esprit un moment : je suis trempé, dans la neige, le brouillard, j’ai froid mais je m’en suis accommodé…

Mes sentiments sont confus, je verse quelques larmes d’émotion, de fatigue, de tristesse, de joie… je me dis que j’ai de la chance d’être en vie ! Ces larmes bouillantes sur mes joues glacées me font du bien… Haletant, je souris bêtement : tout ça me semble tellement absurde…

 

Le lac blanc (sous le col du Calvaire)

Le lac blanc (sous le col du Calvaire)

 

Après des efforts qui cette fois ont profondément raison de mon moral j’arrive enfin au col du calvaire (il porte trop bien son nom !), je suis tombé plusieurs fois et j’ai bien cru qu’une chute allait me couter cher… (Le manchon de mon guidon a été sectionné par l’impact, j’ai fait un roulé boulé en bonne et due forme)

Je ne compte pas non plus les glissades en poussant le vélo dans les montées rendues étroites par la neige : les bras en l’air pour contrer le dénivelé, le poids devenait horrible, j’étais haletant, l’esprit dans le vague, la seule chose qui me faisait avancer c’est que je savais que personne ne viendrait me chercher ici.

Je suis enfin arrivé sur les crêtes, je connais ce secteur, mon périple touchera enfin à sa fin demain… c’est vraiment désert, contrairement à l’été. ça fait 5 jours que je pédale : je suis farci, il n’est pas très tard, nous sommes en début d’après-midi. Je m’écarte du parcours balisé car je connais « de vue » une ferme auberge (Tanet-Gazon du faing) et j’ai cruellement besoin de me mettre à l’abri.

Les giboulées alternent avec des éclaircies à une vitesse folle, en 1/4 il peut neiger trois ou quatre fois, d’énormes flocons ! Le paysage est magnifique, les étroits rayons de soleil sont mystérieux, mon vélo est tout blanc devant l’auberge.

La chaleur du feu me brûle les joues, c’est vraiment typique à l’intérieur : j’aimerais vraiment m’allonger mais je ne veux pas en arriver à cette extrémité.

La dame de l’auberge était un peu inquiète quand elle m’a vu arriver dans ce piteux état. Je suis vraiment fatigué et cette fois ci ça ne m’amuse plus vraiment. C’est décidé j’arrête pour aujourd’hui, mon corps m’abandonne, mon esprit s’égare…

J’avale mon assiette de Tofailles (plat typiquement vosgien et typiquement magique !), et tant bien que mal je mets les voiles vers le Haut Valtin : un village perdu à peine quelques kilomètres en dessous, un bon pote à moi y habite dans une ferme isolée. Je descends chez lui, Dieu merci il est là ! J’obtiens le gîte et le couvert ! Mais je veux surtout dormir… il comprend très bien… (Ma femme qui est à Gérardmer me remonte cette satanée Softshell et mon collant)

Jour 6 : environ 70 km/dénivelé  1700 m

Le lendemain il me redépose en voiture sur la crête (col du calvaire) : ce tronçon bascule sur le versant Alsacien qui est magnifique : la neige a quasi disparu et le sol a ressuyé. J’ai gardé tout mon matériel, je roule c’est mon dernier jour… j’ai envie de prendre ça à la légère mais mes jambes ne sont pas de cet avis… et dans ce semblant d’Euphorie j’arrive encore à me planter de chemin aux environs du Gaschney ! (30 km après mon départ : les descentes sont fatales car on rate très vite une balise et le dénivelé se paye vite cher !)

 

Les lacs sont très sauvages et surtout très beaux !

Les lacs sont très sauvages et surtout très beaux !

 

Je perds de nouveau du temps par hésitation, je prends des « courtes » en empruntant des chemins absolument incompatibles avec le VTT, en hissant mon vélo dans des blocs de roches, je glisse net, les pieds dans le vide et m’explose la cage thoracique sur la pierre, mon genoux saigne… (Ça me rappelle les gadins d’enfance et le DermaSpray qui piquait grave !)

 

Erreur de parcours

Erreur de parcours

 

Arrivé au Markstein j’attaque de nouveau sur la crête relativement plate : cette fois ça se termine vraiment, je savoure les Alpes Suisses que je distingue à l’horizon : elles sont mon ultime récompense, je verse des larmes de joie qui me soulagent, je m’arrête pour méditer un peu, repenser à cette semaine ou, par moment, ça avait été tellement dur : j’espère que mon pote m’a regardé de là où il est et qu’il est fier de moi…

 

La récompense ultime : la vue sur les Alpes Suisses !

La récompense ultime : la vue sur les Alpes Suisses !

Je suis contemplatif, je roule un bon moment dans les plus hautes altitudes des Vosges, la route est agréable, déserte…

J’ai rendez-vous avec ma femme à Moosch à 21 heure, j’entame cette longue descente délicieuse, jubilatoire. Je me permets quelques hurlement de joie tel un Cow-boy qui rabat du bétail, je fais un peu le dingo dans les bosses… c’est fini ! Ma femme est là, elle sait que je suis fatigué et nous ne nous éternisons pas.

J’insiste pour conduire la voiture… Mon dieu que c’est bas ! J’ai l’impression d’être assis par terre ! (ça doit être horrible une Lambhorgini !) ça fait 6 jours que je suis perché sur un vélo ! La sensation est étrange, peu importe : à moi l’énorme Pizza et sa bière !

Je suis calmé pour quelques mois… mais je sais déjà qu’une idée farfelue fera un jour résurgence et me poussera de nouveau à me lancer… (je rêve d’arriver en bord de mer après un long parcours)

 

Quelques heures avant l’arrivée

Quelques heures avant l’arrivée

Moralité

J’ai toujours été « un peu excessif » mais je crois qu’avant tout ce qui me pousse parfois à provoquer les choses c’est un certain degré d’exigence : j’estime que tout se mérite, la montagne se mérite, autant que l’amitié…

J’ai toujours eu besoin de ce rapport de force avec la nature pour mieux me sentir lié à elle : c’est dans un effort intense que j’atteins une certaine osmose et j’ai besoin de cette transe pour me rappeler la vraie valeur des choses, me rappeler à l’humilité.

Aujourd’hui je regarde les cyclotouristes avec un œil admiratif… aussi quand je vois le massif vosgien à l’horizon (La fameuse ligne Bleue des Vosges), j’ai la joie intérieure de me sentir partie intégrante de cette immensité, de ces sources, de ces roches, de ces fougères que j’ai toujours trouvées magnifiques.
Ce massif m’a tellement donné que j’ai l’intime sentiment d’être l’un de ses enfants. J’ai d’autant plus de chance que j’y vis et que j’y pêche aussi 😉 Mais surtout depuis ce périple mon fils Zian est né !

Cet été pendant le trajet des vacances j’ai vu toute une famille en cyclo : je les ai klaxonné amicalement, quand j’ai vu leurs sourires et leurs salut dans le rétroviseur j’étais ému… et tellement heureux pour eux…

Et pour ceux qui se lance dans une aventure en Solo (même si des fois… c’est dur !) Surtout souvenez-vous : never give up !

 

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