C'est vous qui le dites ! France

Aventures Verticales au Pic de Bure

Tout commença dans un joli petit village du sud des Alpes, Orpierre, cité médiévale située dans le département des Hautes-Alpes, bien connue pour ses voies d’escalade faciles et peu engagées.
J’y effectuais un stage d’escalade avec “l’équipe jeunes alpinistes” de ma région.
Nous aurions dû initialement grimper dans le massif du Mont-Blanc, mais la météo eut raison de ce projet.
Nous logions chez un des ouvreurs (personne qui équipe les voies d’escalade) du site.
Nous passâmes deux journées à Orpierre à faire de la grande voie sportive (site équipé) et à faire de la grimpe sur coinceurs (site non équipé) sur un site non loin de là, la falaise de Sigottier.
L’escalade sur le site aseptisé d’Orpierre ne correspondant pas vraiment au programme échafaudé par notre coach, Clément, à savoir un stage de grimpe sur coinceurs,  nous laissa sur notre faim.
Fred, Vince, Tom et moi-même décidâmes à l’issue de ce séjour de réaliser une grande voie en terrain d’aventure, autrement dit  sur coinceurs, dans le massif du Dévoluy tout proche.

Sur le trajet aller, la fine équipe.

 

Jérôme, un de nos co-stagiaires, nous avait parlé d’une voie Desmaison au Pic de Bure. Le plateau de Bure, bien connu des passionnés d’astronomie du fait de la présence d’un observatoire, est devenu tristement célèbre suite à des accidents répétés du téléphérique desservant la station d’observation.

René DESMAISON fut à la pointe de l’alpinisme français dans les années 60-70 au XXème siècle. René Desmaison ouvrit avec deux acolytes en 1961 sur le pilier Est du Pic de Bure une austère voie calcaire en 6c d’un développé de 600 mètres en 21 longueurs. Cette voie a gardé son caractère initial. Elle est très peu équipée, tout grimpeur s’y aventurant devant sécuriser lui-même sa progression et du fait du peu de matériel en place, ne pas perdre le fil de l’ascension.

Nous fîmes un utile crochet par un magasin de sport à GAP où Fred acheta trois pitons qui allaient nous servir plus tard. Puis, nous filâmes vers le Pic de Bure.
Après une courte nuit de bivouac et un réveil à 3H30, nous arrivâmes au pied des difficultés vers 6H30.
Fred se fourvoyât un certain temps dans une mauvaise attaque où il dut laisser du matériel acheté la veille pour redescendre en rappel.
Vers 8H30, une nouvelle cordée arriva et trouva immédiatement la bonne attaque. Il s’agissait de deux grimpeurs nantais pourvus d’un meilleur topo que le nôtre.
Fred et Tom se lancèrent rapidement à leur suite. Puis Vince et moi-même fîmes de même. La deuxième longueur fut particulièrement éprouvante, du 6c en escalade libre ou du A0 en escalade artificielle.

Cette longueur m’entama, suite à quoi, Vince passa en tête.
Fred et Tom galopaient avec une, voire deux  longueurs d’avance sur nous. La vigueur de Vince nous permit de les rejoindre rapidement. Nous nous suivîmes ainsi une bonne partie de la journée, jusqu’à ce que notre élan fut interrompu par une erreur d’itinéraire.

Au départ dans les premières longueurs.

 

Notre topo approximatif ne nous aida guère dans ce dédale vertical à l’équipement épars se composant de quelques rares vieux pitons rouillés couleur roche laissés en dehors de la voie historique par des cordées en perdition.
En fin d’après-midi, les deux cordées de tête (Fred, Tom et les Nantais)  perdirent le fil de l’itinéraire.
Vince et moi-même patientâmes sur une inconfortable vire plus de deux heures avec pour seul interlocuteur le silence de l’abîme. Après de nombreux cris d’appel sans réponse, notre inquiétude était à son comble. Nous envisagions le pire. La forme convexe de la paroi ne nous permettait pas de voir nos camarades. Après réflexions, nous prîmes la décision d’informer les secours de notre situation. J’appelai Clem, notre coach, et lui demanda de prévenir les secours.

Vince et moi-même passâmes encore du temps sur notre étroite vire jusqu’à ce qu’une soudaine tension agite notre corde que nous avions confié aux autres.
Nous entendîmes alors la voix lointaine de Tom qui nous invitait à le rejoindre, ce que nous fîmes avec empressement.
Nous trouvâmes Tom assis auprès d’un relai confectionné par Fred avec les précieux pitons.

Relai improvisé dans la voie.

 

Après avoir péniblement recherché horizontalement dans la falaise le fil de la voie, Fred l’avait retrouvé et s’y était engagé.

Au relai, je reçus un appel des secours. Le PGHM (Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne) de BRIANÇON m’indiqua qu’en l’absence de blessure ou de péril imminent, aucun secours ne nous serait porté. Le militaire m’informa de la proximité d’une ligne de rappel. J’indiquais que nous étions tirés d’affaire, à proximité du lieu de bivouac de la voie, où nous avions l’intention de passer la nuit. Le brigadier en pris acte et me conseilla de couper mon portable pour préserver sa batterie.

Il devait être 20 heures, je n’avais plus bu une goutte depuis le milieu de l’après-midi. Ma gourde était vide…Optimiste, je n’avais emporté qu’un litre d’eau pour une course qui devait ne durer en théorie qu’une dizaine d’heures. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, ma trachée se transformait en une tranche de cake desséchée avec une sensation désagréable de grosse boule au niveau de la glotte.

Moi pas rassuré, déshydraté sur une vire.

 

Puis l’escalade se poursuivit jusqu’au lieu de bivouac. Entre le relai improvisé par Fred et la grotte, nous grimpâmes encore  3-4 longueurs.
Nous parcourûmes les deux dernières à lueur d’une frontale pour deux. Optimiste, je n’en avais pas pris, pensant que nous aurions fini la voie depuis longtemps à cette heure crépusculaire. Nous arrivâmes au bivouac vers 22H30.

Il s’agissait d’une petite grotte. La vue de cette cavité fut pour nous un très grand soulagement. Ceci nous procurait un répit bienvenu dans ce labyrinthe vertical.
La grotte d’environ 4 m², se trouvait bordée par une terrasse sur laquelle nous pûmes nous soulager.

La nuit aurait pu être meilleure. Il n’ y avait ni minibar, ni chaînes câblées. C’était assez spartiate comme chambre avec pour unique matelas cordes et cailloux et avec une excellente climatisation.
J’appris à mes dépens cette nuit-là à utiliser une couverture de survie. Je m’empaquetais comme un vers dans le fin morceau de plastique brillant en laissant toutefois sortir ma tête. Quelle ne fut pas mon erreur. Toute la chaleur s’échappait par cette ouverture. Ce n’est qu’après quelques heures de froid intense que je me résolus à m’enrouler complètement dans la couverture comme un rouleau de printemps. Ceci réchauffa mon corps engourdi par une température nocturne d’environ 4 degrés. C’était déjà la fin du mois d’août et nous étions proches des 3000 mètres d’altitude.

A l’aube, nous pûmes admirer un magnifique lever de soleil sur la barre des Écrins et apprécier la fraîcheur de l’aurore. Fred, grand seigneur, regretta d’avoir prêté pour la nuit sa couverture de survie à un nantais très courtement vêtu. Notre nuit dans ce petit espace fut longue. Hormis Tom qui nous le fit bien entendre, nous dormîmes peu.
Il nous restait 4 longueurs sur 21 à gravir. Le reste de l’ascension se poursuivit sans souci ou presque. Fred ne put retenir une prise de la taille d’une friteuse. Pour ma part, la soif continuait de me tarauder.
Vendredi 26/08, nous atteignîmes le sommet vers 11H30 avec encore quelques difficultés d’itinéraire.

Vue plongeante sur l’abîme dans les dernières longueurs.

 

Du départ jeudi matin, jusqu’au retour aux voitures vendredi après-midi, cette course nous occupa 32 heures, dont 26H30 passées à  grimper.

Un grand merci à Fred, leader de notre groupe, pour son sang-froid. Tu feras un bon guide.
Également merci à Clem, notre coach, qui m’a beaucoup appris et a veillé sur nous.

Après toutes ces émotions, j’ai pensé un moment arrêter l’alpinisme et l’escalade en terrain d’aventure pour me consacrer qu’à de la grimpe en salle et sur falaises équipées.
Le lendemain je me retrouvais à un mariage couché à minuit avec une crève carabinée que j’avais attrapée pendant notre froide nuit de  bivouac.

ÉPILOGUE

13 ans ont passé depuis cette aventure. Fred est devenu guide, puis s’est engagé dans le PGHM. Le deux amis qui s’étaient mariés viennent de se séparer. Pour ma part, ma passion pour la montagne est restée intacte.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *